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13/10/2010

Edith CRESSON, invitée d'honneur lors des 10 ans du Café de Flore de la Fédération Femmes 3000 (2 mars 2010)

edith_cresson_bis_1212144831913.jpgNous publions ci-dessous le compte-rendu du Café de Flore de la Fédération Femmes 3000 du 2 mars 2010, rédigé par Monique Raikovic.

L'invitée d'honneur de cette soirée était Edith CRESSON.

Lors de cette soirée, la Fédération a fêté sa 10° année de présence mensuelle au Café de Flore.

"Il y avait plus d'adhérentes venues écouter Édith Cresson que de places disponibles dans la salle du premier étage du Café de Flore, ce mardi 2 mars 2010 !

Ainsi se trouvait conforté le préambule de Catherine Péant, Vice Présidente d'Honneur de la Fédération Femmes 3000, laquelle avait tenu à rappeler qu'en cette année 2010, « Les Rendez-vous du café de Flore, dont Christiane Degrain assure l'organisation, avaient dix ans » et que, « Confidentielles à leurs débuts, ces réunions étaient devenues, au fil des années, des événements attendus en raison de la qualité des personnalités accueillies ». Des femmes pour la plupart. « Des femmes parvenues à s'imposer en des temps où l'on ne parlait pas de parité », a souligné Catherine Péant avant de remercier « celles et ceux qui répondent positivement à nos invitations et contribuent ainsi au succès de ces rencontres », et plus particulièrement Édith Cresson, en ce mardi 2 mars 2010,« première femme - et la seule, à ce jour - à avoir accédé à la fonction de Premier Ministre dans notre pays ».

« Vous avez cumulé mandats locaux et nationaux », a également souligné Line Pierné, Présidente de la Fédération Femmes 3000, en accueillant Édith Cresson. Ce qui a amené celle-ci à expliquer d'emblée :« Je me suis intéressée très tôt aux rapports entre les différentes catégories sociales à l'intérieur de notre pays, comme à ceux qui régissaient les relations de notre pays aux autres États. Il me faut préciser qu'à la maison, autour de mon père, Inspecteur des Finances et membre de la S.F.I.O. les conversations étaient souvent centrées sur ces sujets. En bref, j'ai été sensibilisée à la politique très jeune et à 16 ans, je lisais déjà le journal le Monde.


« À 27 ans, en 1965, j'ai adhéré à la Convention des Institutions républicaines, ce qui, à l'époque, pouvait paraître fort osé de la part d'une jeune femme ! Mais participer à la première campagne de François Mitterrand m'intéressait. Dix ans plus tard, après le Congrès d'Épinay, j'ai accédé au Comité directeur du parti socialiste où l'on m'a confiée 'la Jeunesse et les Étudiants'. Puis, on m'a envoyée à Châtellerault, ville qui votait régulièrement à droite et qui était tenue par Jean-Pierre Abelin, que je finirai par battre en 1981 et, une seconde fois, en 1986, devenant ainsi député de la Vienne. Je lui prendrai aussi la mairie de Châtellerault en 1983. Auparavant, lors des élections municipales de 1977, j'avais été élue maire de Thuré, une commune de la périphérie de Châtellerault. Ces campagnes électorales m'ont beaucoup intéressée. Elles m'ont permis de découvrir une ville fière de son histoire, protestante autrefois, résistante à l'occupant pendant la seconde guerre mondiale, parce qu'en prise sur les événements en raison d'une industrie relevant de l'armement. Et c'est avec une grande attention que j'ai suivi le travail des commissions locales sur l'Agriculture et sur l'Environnement.

« En 1981, François Mitterrand m'a confié le ministère de l'Agriculture dans le gouvernement de Pierre Mauroy [Une première déjà ! Jamais auparavant, dans l'histoire de notre pays, une femme n'avait occupé cette fonction -NDLR]. Cela a été très mal perçu par les dirigeants de la F.N.S.E.A. qui, dans cette décision du Pouvoir, ont vu une marque de mépris à leur égard. Une femme - socialiste qui plus est !- à l'Agriculture, c'était impensable dans ce milieu, à cette époque ! Lors d'une réunion avec les dirigeants de la F.N.S.E.A. j'ai été accueillie par des affiches sur lesquelles on pouvait lire : 'On t'espère meilleure au lit qu'au ministère !'  Alors, je leur ai lancé : «Je suis ministre de l'Agriculture et vous, vous êtes des porcs. Je vais donc pouvoir m'occuper de vous ! ».

« En 1983, toujours dans le gouvernement Mauroy, j'ai été chargée du ministère du Commerce extérieur et du Tourisme. Puis, en 1984, dans le gouvernement de Laurent Fabius, je suis devenue ministre du Redéploiement industriel et du Commerce extérieur. La France était mauvaise commerçante. Je me suis efforcée de la rendre meilleure en ce domaine. Sous mon ministère, nous avons aidé activement les industries françaises à se lancer à la conquête de marchés à l'Est. Un ministère de l'Industrie et du Commerce représente une charge lourde, trop lourde... Et les pressions de tous bords y sont fortes... Un jour, la femme de Jacques Lang me téléphone : 'J'ai un ami industriel qu'il faudrait que tu reçoives' - Je lui réponds : 'D'accord et ce, pour te faire plaisir. Qu'il prenne rendez-vous auprès de mon secrétariat' - 'Non, s'écrie mon interlocutrice, Bernard Tapie - car il s'agissait de lui -, ne prend pas de rendez-vous. À Bernard Tapie, on demande des rendez-vous!' - La semaine suivante, Bernard Tapie accordait une interview au Nouvel Observateur dans laquelle il déclarait qu' 'Édith Cresson ne s'intéressait pas aux petites entreprises' !

« J'ai passé la période de la cohabitation en tant que député de la Vienne. Mais, revenu au pouvoir en 1988, François Mitterrand m'a appelée au poste de ministre des Affaires européennes dans le gouvernement de Michel Rocard. Un poste difficile à l'époque et rendu encore plus dur par Pierre Dumas, alors ministre des Affaires étrangères et qui interdisait qu'on me communique des informations !

« Un jour de 1991, François Mitterrand m'invite à déjeuner : 'Je veux une femme pour Premier Ministre, m'informe-t-il, je veux faire du neuf, créer un choc salutaire' Et il me propose de succéder à Michel Rocard.  J'accepte. Ça a été terrible !

« C'est la Constitution de la Vème République qui rend si dure la fonction de Premier Ministre, poursuit-elle. Cette constitution vise à protéger le Président, auquel il revient de déterminer les grands choix de la République. D'où la nécessité d'un Premier Ministre qui prenne en charge toutes les tâches susceptibles d'ennuyer le Président. Ainsi, la France est-elle régie par une société politique qui fonctionne comme une cour dont le Président de la République est le roi. Comme toute cour, celle-ci se nourrit d'intrigues. Quand une personnalité politique émerge dans ce milieu, on cherche à lui couper la tête. Et quand cette personnalité est une femme...

« Dans la mythologie des hommes politiques, la femme est un objet étrange qu'il faut écarter des postes de premier plan. Souvenez-vous du 'Qui va garder les enfants ?', de Laurent Fabius ironisant à propos d'une nomination de Ségolène Royal à une fonction ministérielle ! Cet état d'esprit est typiquement français. Il se manifeste à tous les échelons de la vie politique, contaminant également les femmes.  Quand je proposais à une femme de participer à une de mes campagnes électorales, je m'entendais fréquemment répondre :'Je ne sais pas si j'en serai capable. Demandez plutôt à mon mari'. Jamais un homme ne m'a dit : 'Je ne sais pas si j'en serai capable. Demandez plutôt à ma femme' !

« Cet état d'esprit parasite même les médias qui, dès qu'on propose un poste régalien à une femme, s'empressent de véhiculer les moindres critiques et ce, avec d'autant plus de célérité que ces attaques viennent du camp politique de la dame ! Quand vous voyez la manière dont, aujourd'hui, on traite une femme de valeur telle que Valérie Pécresse, vous comprenez qu'en 2010, ils sont nombreux encore ceux qui ne supportent pas qu'une femme occupe une position éminente. Et l'on appelle ces ragots de l'information !

« Dans ces conditions, à cause de la Constitution de la Vème République, assumer le statut de Premier Ministre est une rude épreuve. Néanmoins, les hommes restent fascinés par la fonction elle-même, au point de s'en dissimuler les conditions d'exercice. Et quand François Mitterrand m'a confié cette fonction en 1991... Pour me couper la tête, Il y avait tous ceux qui rêvaient d'être Premier Ministre, entre autres, Pierre Bérégovoy, alors ministre de l'Économie et des Finances, qui recevait la presse chaque mardi et laissait entendre aux journalistes que j'étais incompétente.

« Il fallait sans cesse se garder des mauvais coups ! Ainsi, un matin, un collaborateur me communique une information boursière à l'instant où une journaliste entrait dans mon bureau. Celle-ci m'entend répondre à mon collaborateur : 'La Bourse, je n'en ai rien à cirer !', et s'empresse de reprendre cette répartie dont elle ignore le contexte, mais qui va alimenter les ragots pendant des semaines ! Alors que de Gaulle avait lancé, 'La politique de la France ne se fait pas à la corbeille', sans provoquer de remous médiatiques.

« Chaque fois que j'ai essayé de prendre une initiative dictée par le bon sens, je me suis trouvée face à un mur d'oppositions. Travailler dans ces conditions était quasi impossible. J'ai été empêchée notamment de mettre en œuvre le projet que j'avais en tête concernant Google. Je suis quand même parvenue à réaliser les délocalisations, dont celle de l'École Normale d'Administration que j'ai installée à Strasbourg.

« Dans l'idée du général de Gaulle, la Constitution devait également mettre fin à une instabilité ministérielle chronique. En fait, tandis que le Président s'occupe du devenir de la planète, les ministres changent, ce qui mobilise les journalistes ! François Fillon a de la chance car, à vouloir occuper continuellement le devant de la scène médiatique, Nicolas Sarkozy prend les coups. Le Premier Ministre peut donc travailler, tranquille. J'aurais vraiment aimé être dans la situation de François Fillon !... »

Commissaire européenne, chargée de la Science, de la Recherche et du Développement de 1994 à 1999, Édith Cresson a exercé également les fonctions d'adjointe au maire de Châtellerault de 1997 à 2008. Elle s'est aussi engagée dans le Comité de soutien à Ségolène Royal en 2006. Mais, actuellement, elle n'est plus détentrice d'aucun mandat électoral et se consacre surtout à des actions de terrain, notamment à la Fondation pour les écoles de la seconde chance, dont elle a conçu le principe alors qu'elle était en poste à Bruxelles et dont elle a pris la présidence en 2001. Parallèlement, Édith Cresson se préoccupe de contribuer au développement en France d'entreprises de nouvelles technologies dont elle s'efforce de faire connaître les performances hors de France, en Arabie Saoudite, par exemple. « Je suis contre une prolifération législative qui ne sert à rien. Je suis davantage partisane d'actions sur le terrain. Pour réaliser mes projets, Je m'adresse aux élus locaux qui n'ont rien à voir avec les gens de la rue de Solférino, lesquels pensent pouvoir les commander ! Les hauts fonctionnaires ne perçoivent pas la réalité telle qu'elle est. Ils ne savent pas. » ... Les critiques d'Edith Cresson ne portent pas que sur « les média », « la cour » et « l'enfer de Matignon », mais aussi sur la haute administration. Il est vrai qu'elle n'est pas issue du moule de l'École nationale d'Administration et que, même sans briguer de mandat, elle continue à se positionner et à agir en fonction des problèmes de terrain.

Monique Raikovic



Édith Cresson et la parité

« Ce ne sont pas les électeurs qui sont opposés à la présence de femmes dans les instances dirigeantes, c'est le système ! Quand on appartient à une cour, il faut savoir assurer sa position. D'où, chez les élus, le besoin de cumuler les mandats pour concentrer un maximum de pouvoirs entre leurs mains. Ce cumul étant essentiellement le fait des élus masculins, la première mesure à prendre en faveur de la parité en politique serait le non cumul des mandats. Les Associations de Femmes devraient recommander de voter pour le candidat qui inscrirait cette mesure dans son programme.

« Dans les Conseils d'Administration, on trouve des hommes qui détiennent cinq à six mandats différents. L'introduction de femmes ne peut que contribuer à casser le système en brisant le mécanisme des renvois d'ascenseur ! Alors que les Norvégiens parvenaient à instaurer la parité dans les Conseils d'Administration de leurs entreprises, en France, le projet d'introduire 20% de femmes dans ces instances était repoussé par le Conseil constitutionnel sous prétexte que cela était contraire au principe d'égalité !  C'est quand même malheureux de devoir promulguer une loi pour imposer une évidente nécessité ! Et pourtant, il faut en arriver là. C'est comme ça. »


Les écoles de la seconde chance

« Au moins 120 000 jeunes sortent du système chaque année sans aucune formation. Et chacun sait que l'Éducation nationale ne peut rien pour eux, que son fonctionnement répond à une représentation de la société qui n'est pas adaptée à notre temps. Ce sont à ces jeunes que j'ai voulu offrir une seconde chance. À Marseille, Philippe Gaudin a été très intéressé par mon projet. Et c'est avec le soutien du maire de Marseille que la Fondation de la seconde Chance a pris son essor.

« Que faisons-nous ? Nous prenons en charge ces jeunes pendant une année au cours de laquelle nous leur faisons effectuer trois stages en entreprise. Nous confions chacun de ces jeunes à un référent qu'il peut contacter n'importe quand et interroger sur tout sujet. À la sortie, soit le jeune a un emploi, soit il entre en formation. Lors de la prise en charge d'un jeune, nous ne perdons jamais de vue que nous nous adressons à une personne et, secondairement seulement, à un candidat à une formation professionnelle. Car nous nous efforçons d'apporter une réponse adaptée au problème de chacun de ces jeunes en situation d'échec scolaire.

« J'ai rencontré, à Marseille, des jeunes filles qui n'avaient jamais vu la mer ! J'ai compris qu'il nous fallait ouvrir le regard de ces jeunes sur le monde. Nous avons donc mis en place des activités parascolaires. Nous avons emmené nos Marseillais à Paris et, quand nous leur avons demandé ce qu'ils désiraient voir, ils nous ont répondu : « les Galeries La Fayette »... Nous leur avons fait visiter un camp de concentration, car ils n'avaient jamais entendu parler de la Shoah... Je vous livre ces touches anecdotiques afin der vous donner à percevoir l'esprit dans lequel nous travaillons.

« Aujourd'hui, nous nous efforçons d'empêcher la bureaucratisation de ces structures car cela les amènerait à ressembler à celles de l'Éducation nationale. Ce qui serait le contraire du but recherché ! »


Édith Cresson et l'Europe

« Il n'y a que les Français pour être assez naïfs pour croire que l'amitié régit les relations entre les peuples, pour parler du 'couple franco-allemand' ! En fait, nous n'avons que des voisins, que des rapports de voisinage. Et, en termes d'économie, cela signifie que nous sommes en guerre ! Il n'y a que la France qui ne sache pas que nous sommes en guerre ! On dit que je suis antieuropéenne. Pas du tout ! Mais je suis réaliste.

« En France, on envoie au Parlement européen les personnes dont on cherche à se débarrasser et qui s'y font remarquer surtout par leur absence, leur seule préoccupation étant de revenir à Paris. Tandis que les députés des autres pays membres y font véritablement carrière, obtiennent la direction des Commissions. En France, on considère le siège des instances dirigeantes de l'Europe comme une sorte de maison de campagne où l'on envoie des personnes un peu en retrait... C'est absurde. »


Édith Cresson et l'industrie :

« Dans un dîner, on demande un jour à Monsieur Trichet, personnage fort respectable : 'Comment voyez-vous l'avenir de l'économie européenne ?' - 'C'est très simple, a-t-il répondu, une petite partie sera consacrée à la haute technologie et les services à la personne occuperont tout le reste de l'espace économique'. Cela est très grave ! Les jeunes ont besoin qu'on stimule leur créativité ! Or, quand les usines ferment, c'est la technologie qui s'en va et les centres de recherche qui disparaissent.

« La création de pôles universitaires d'excellence est une bonne idée. Mais 70 pôles d'excellence, c'est trop. Il est d'ailleurs question d'en supprimer un certain nombre. C'est bien. Mais ces pôles privilégient les grands groupes industriels et les petites entreprises ont du mal à se faire entendre. Toujours le phénomène de cour ! De plus, l'on sait que l'argent ne va pas 'aux pauvres' !  En bref, l'idée de ces pôles d'excellences peut être très bonne. Mais les résultats dépendront des personnes qui mettront en place ce mode de fonctionnement. »

 

 

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