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24/12/2012

Compte-rendu du Café de Flore de la Fédération Femmes 3000 du 03/04/2012 : Karine BERGER, économiste, députée des Hautes Alpes

Nous publions ci-dessous le compte-rendu du Café de Flore de la Fédération Femmes 3000 du 3 avril 2012 : notre invitée était Karine BERGER, économiste, co-auteure de Les Trente Glorieuses sont devant nous. Elle est devenue depuis députée des Hautes-Alpes. Ce compte-rendu a été rédigé par Monique RAIKOVIC (email)

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AVT_Karine-Berger_4994.jpeg« Il faut enrayer l’épidémie de sinistrose qui ronge notre pays. Nous ne sommes pas encore morts ! La France possède les ressources nécessaires pour relever ce défi. Et nous pensons que notre génération est responsable de la suite », nous a dit Karine Berger, polytechnicienne, économiste, députée des Hautes Alpes et âgée de 39 ans. Alors, elle n’était encore que candidate à la députation. Depuis, elle a été élue. La voici passée de la théorie à la pratique ! Revenons sur ses propos pour pouvoir mieux la suivre dans son devenir politique.

Dans le quotidien le Monde en date du 17 juillet 2012, la journaliste Hélène Bekmézian écrivait, sous le titre, « La pédagogie pour premier mandat » : « Avec leur profil très intello, Karine Berger, Valérie Rabault […]veulent faire la promotion du programme Hollande. »


Au Café de Flore, le 3 avril 2012, les adhérentes de Femmes 3000 attendaient Valérie Rabault qui s’est trouvée piégée loin de Paris par des grèves dans les transports aériens. Et c’est Karine Berger qui est venue, chacune de ces deux jeunes femmes se sentant en mesure de parler à la place de l’autre.  L’amitié qui les lie depuis les classes préparatoires aux concours d’entrée dans les grandes Écoles et le partage des mêmes idéaux les amènent, en effet, à réfléchir ensemble au devenir de notre société et à aboutir aux mêmes conclusions, comme en témoigne leur commun « rappel à l’ordre» de la foultitude des résignés du moment, en un livre intitulé : « Les Trente Glorieuses sont devant nous1 », paru en mars 2011.  

« Travailler à deux nous donne une force considérable, nous a dit Karine Berger, par ailleurs ravie de nous rencontrer et de découvrir Femmes 3000. Non seulement, il y en a toujours une pour remplacer l’autre mais cela démultiplie tellement notre capacité de réflexion que nous nous sentons aussi fortes que si nous étions 100 quand nous devons défendre nos points de vue… Ce qui agace d’ailleurs, certains de nos interlocuteurs dans les milieux financiers ! »

Revenant sur la gestation de l’ouvrage[1] qui avait retenu l’attention de Christiane Degrain, Karine Berger explique que Valérie Rabault et elle-même ne supportaient plus de lire et d’entendre que tout allait mal dans notre pays. « Il s’agissait pour nous de pointer la nécessité de changer radicalement de mode d’approche de la situation actuelle, d’analyser différemment les causes de notre marasme », a-t-elle précisé.

Sortir l’opinion de la mare de résignation où elle s’enfonce !

En effet, dès la première page de leur livre, Karine Berger et Valérie Rabault posent cette question : « Qui est responsable de la crise économique et financière de 2008-2009 ? », pour répondre aussitôt : « L’opinion française est unanime : les coupables sont les marchés financiers bien sûr, leur cupidité, leur absence de scrupule, leur court-termisme […]Enfin pour une large majorité de cette opinion, il va de soi que la mondialisation triomphante est – en toile de fond – le véritable fauteur de trouble. »

Et elles poursuivent, accusatrices : « Personne ne fait porter la faute sur les choix politiques, sociaux et économiques des gouvernements de la France, ces dernières années. Les dirigeants politiques et économiques français sont dédouanés de toute responsabilité. Se présentant comme les petits poucets face aux ogres des marchés financiers, du capitalisme golden boy des années 2000, ils sont les premiers à désigner les coupables hors du pays ; les anathèmes lancés contre une finance internationale désincarnée font florès depuis deux ans. [...] Bref, tout va mal, mais comme les coupables ne sont pas de chez nous, on ne peut rien y faire.

« Ou plus exactement, la seule voie de sortie envisagée par une partie de la classe dirigeante, serait d’aligner la France sur le modèle économique dominant, avec, comme mot d’ordre incantatoire « la réforme ». La réforme pour plaire aux ogres financiers étrangers. La réforme pour montrer que la France n’est pas statique. Mais la réforme pour modifier quoi et tendre vers quel but ? On ne le sait pas. »

Certes, les dysfonctionnements des marchés financiers ont une grande part dans la responsabilité de la crise de 2008-2009 et de ses suites. Mais n’est-ce pas un peu trop simple de se limiter à des coupables extérieurs ?  « C’est déprimant. Et c’est surtout hypocrite, répondent-elles. La cinquième puissance économique mondiale a bien évidemment une responsabilité sur sa propre dynamique de prospérité. Et les responsables de la crise sont aussi à chercher chez nous. Car la situation actuelle s’explique plus par les choix de politique économique retenus depuis les années 1990, en France, que par la crise des subprimes américains ou encore la faillite de Lehman Brothers. »

Un titre en guise d’entrée en politique des 30-40 ans  d’aujourd’hui.

Pourquoi ce titre, « Les Trente Glorieuses sont devant nous », allusion manifeste à l’ouvrage de Jean Fourastié[2] ? « Nous nous sommes aperçues, répond Karine Berger, que nous ne parvenions pas à faire comprendre ce qu’il fallait entendre par croissance économique. Par contre, dès que nous mentionnions les Trente Glorieuses, tout le monde pensait aussitôt croissance. Nous avons donc misé sur le pouvoir évocateur de cette expression et ce titre a fortement contribué au succès de librairie du livre ». Et d’ajouter, amusée : « Le fait que nous soyons deux jeunes femmes également, surtout auprès des médias ». Avant de poursuivre : « Le livre de Jean Fourastié s’ouvre sur une fiction. Nous en avons fait autant en commençant par une projection en 2040 », dans une France qui, bien entendu, aurait  fait les bons choix. 

Mais avant de nous projeter dans une fiction heureuse, les auteures s’interrogent : « Pourquoi la France connait-elle un taux de chômage aussi élevé depuis tant d’années ? Pourquoi les entreprises vont-elles chercher la croissance à l’extérieur du pays ? Pourquoi ses scientifiques préfèrent-ils rejoindre les campus de recherche aux États-Unis plutôt que les universités françaises ? » Et elles répondent : « Certainement pas à cause des autres. La France a cessé de croire en son propre avenir au milieu des années 1990. Elle a choisi d’abandonner son propre modèle de développement, celui qui avait si bien fonctionné pendant la période des Trente Glorieuses de l’après-guerre. Face à la recette miracle du modèle anglo-saxon, d’argent facile, d’individualisme immédiat et de consommation à crédit, celle du modèle français initial est plus difficile à comprendre. Et aussi plus complexe à faire fonctionner. Plus lente à porter ses fruits. Donc beaucoup plus difficile à assumer pour un responsable politique, tenu par le calendrier électoral. Ou pour un dirigeant d’entreprise devant ses actionnaires, dans un monde en accélération permanente. Car le modèle économique français d’origine, ce n’est pas qu’un seul moteur, comme dans le monde anglo-saxon. C’est la combinaison et l’équilibre de trois piliers, qui sont aussi les piliers politiques que la France s’est choisie : Liberté, Égalité, Fraternité. Dans leur déclinaison économique et sociale. »

Elles atteignent tout juste la quarantaine, chargées d’un riche bagage intellectuel, d’une bonne pratique du maniement des idées et convaincues que   « La génération qui a gouverné le pays pendant ces vingt dernières années n’a pas voulu, ou pu, assumer cette complexité. Pour elle, le modèle initial était inefficace, éculé, archaïque. Le résultat n’est pas brillant. Aujourd’hui, nous sommes à un tournant. Et, paradoxalement, c’est bien le modèle français d’origine qui peut constituer une solution crédible. La prochaine génération qui prend les rênes politiques et économiques du pays, celle qui a 30 ou 40 ans aujourd’hui, a deux options : Soit elle poursuit sur  la voie où la France est lancée  et effectivement la France chutera lentement mais sûrement. Et la France continuera à accuser les autres. Soit la nouvelle génération décide de reconstruire le pays, son mode de fonctionnement économique propre, ses équilibres, à partir de ses atouts, et alors le coup de semonce de la crise de 2008-2009 aura peut-être servi à quelque chose. »

Retour sur les années 2010 à partir de 2040 à travers… un Conte !

Elles ont intitulé cette perspective optimiste, « Conte Syzygie », du latin syzygia qui signifie assemblage, union, terme repris en astronomie pour dire certaines positions d’alignement de la lune ou d’une autre planète par rapport au soleil, ce qui leur a paru exprimer exactement  leur projection dans un avenir où  le Politique piloterait l’Économie en veillant à maintenir la cohérence de ce qu’elles nomment les trois piliers du modèle français, cette déclinaison sociale de notre morale républicaine inscrite au fronton de nos mairies : Liberté, Égalité, Fraternité.

Dans la France dynamique de 2040, leader au côté de l’Allemagne d’une Europe puissamment organisée en même temps qu’ ouverte sur le monde, qu’ont imaginée nos optimistes et énergiques jeunes députées, on n’omet pas de tenir compte des difficultés incontournables rencontrées lors du démarrage  d’une politique devant permettre de renouer  avec la croissance économique. Impossible de sortir d’un coup de baguette magique des impasses du présent ! Quand on est une économiste  entrée en politique pour sauver l’économie justement, on ne croit pas aux fées mais aux faits, et le parcours menant au succès ne peut être que rude, même dans un conte !

Donc dans la France de 2040, telle que l’ont conçue les auteures - avant 2011, ne l’oublions pas ! - on se souvient de la crise de 2008-2009, on évoque l’héroïque année 2012, quand le nouveau Président de la République, élu à une très courte majorité – 50, 4% des suffrages – renonçant aux grandes envolées lyriques, a préféré faire campagne sur l’annonce d’un business plan à venir intitulé : « Projet France européenne 2040 »,  programme conçu pour « tenter de résoudre la question de l’endettement abyssal de l’Hexagone, parallèlement à celle de la croissance » et reposant sur « cinq piliers : population-aménagement du territoire- énergie- transport- santé ». « Du jamais vu dans l’histoire des tracts politiques sous la Ve République ! », relèvent-elles, le sérieux de leur propos ne leur interdisant pas un certain humour.  

Nos auteures savent être réalistes à court-terme pour mieux convaincre de leur optimisme à long terme : même dans leur conte prospectif, la France tangue dangereusement  lors  des années de mise en place du fameux business plan ! Aussi n’hésitent-elles pas à insister sur les difficultés rencontrées par l’équipe déterminée à sortir le pays de son marasme   « En juin 2012, envisagent-elles, c’est à la nouvelle ministre des Finances qu’il incombe d’organiser, sur les marchés financiers, la levée de fonds nécessaires pour financer le business plan. L’addition n’avait rien de négligeable : 20 milliards d’euros par an… et ce, pendant trois ans, alors même que le budget de la France était exsangue. Le déficit public représentait entre 7% et 8% du PIB et la dette publique 80% du PIB, quand le Pacte de stabilité et de croissance autorisait respectivement 3% et 60%. Dans les années 2010, nombre de pays européens sont contraints d’annoncer des politiques de rigueur pour amadouer les marchés financiers et sécuriser les ressources qui leur étaient nécessaires. Avec  France européenne 2040, l’Hexagone affichait un projet délibérément à contre-courant. Dès l’élection présidentielle, le coût du crédit exigé par les marchés financiers grimpe brutalement de 40 points de base. Conséquence directe : une facture de 6 milliards d’euros d’intérêts supplémentaires à payer, à dette constante. Cette bagatelle représente tout de même le budget de la ville de Paris d’alors ! La suppression des mesures d’allégement fiscal – le plan Tepa du gouvernement précédent – suffit à peine à assumer cette charge supplémentaire.

Mais la nouvelle ministre des Finances n’avait encore rien vu. »…

Je laisse les adhérentes de Femmes 3000 découvrir la suite des soucis de la ministre des Finances !

Karine Berger et Valérie Rabault ont fait de leur très sérieux et très documenté plaidoyer pour le changement de politique économique de la France un livre écrit d’une plume très « journalistique », donc de lecture aisée. On se doute que les acteurs actuels de la vie économique et politique doivent pouvoir y faire  de savoureux rapprochements avec des situations et des personnages réels. Mais, même étranger à ce monde-ci, le lecteur –et citoyen anonyme – se laissera prendre à ce pari sur l’avenir présenté comme un conte et qui, comme tous les contes, s’avère un suspens ! Et puis, en dépit de la gravité du sujet, comment ne pas sourire à la découverte de « Marc Semour, énergicien public français », accompagné de la note de bas de page : « Le mot énergicien est reconnu par le dictionnaire depuis 2018 ». Ou bien encore à la découverte de l’ENUSOF, entreprise d’énergie nucléaire et solaire de France, nouvelle entité issue du mariage d’EDF et d’Areva ! Et verra-t-on bientôt le SFE, le Serpent fiscal européen, une des propositions phares du fameux business plan France européenne 2040 » ?...

Autre éventualité, pessimiste celle-là : le  Conte noir !

Poser la victoire d’un partisan de la restauration de la confiance des Français  en l’avenir – et inciter le lecteur à être du nombre des électeurs déterminés à faire, en 2012, ce qui était, selon elles,  « le bon choix » -  impliquait, bien entendu, la démonstration de ce qui se passerait en cas de « mauvais choix ».  Un cas de figure qui ne pouvait se produire, insinuent-elles,  que si les Français, dans leur grande majorité, continuaient à n’entrevoir qu’un futur sombre pour eux-mêmes et, « plus encore pour leurs enfants » et à se complaire dans une résignation morose. Alors, assurent-elles, les Français deviendraient « les champions du spleen économique ». Une affirmation qu’elles étaient sur des données statistiques :  « Sur cinquante-trois nationalités interrogées, les Français apparaissent comme « les champions du monde du…pessimisme » : ils sont 61% à déclarer que 2011 sera une année de difficultés économiques contre une moyenne mondiale de 28% […] Bref les Français sont en proie à une crise de confiance permanente, forment une « société de défiance » et ne croient plus ni en leur avenir, ni en leur modèle, ni en leur gouvernement. Ils sont en crise, depuis longtemps, et pour longtemps. »

Dans un tel contexte, elles imaginent l’éventualité, dès 2012, de la faillite d’un Conseil général, « incapable de rembourser ses 10 milliards de dettes, d’honorer les intérêts de ses emprunts, de payer ses fonctionnaires dans les mois à venir et tout ceci à cause de l’accumulation croissante, au cours des deux années précédentes, de dépenses sociales incontournables pour cette collectivité qui concentre sur son territoire nombre de quartiers dits en difficultés ». Une faillite qui engendre une série de réactions dans le monde financier aboutissant à la perte fatidique d’un de ces trois fameux A (dont tous les médias parlent mais dont fort peu d’électeurs savent vraiment ce qu’ils désignent).

Après cela, elles peuvent nous mener en 2015 et nous laisser entendre  des craquements socio-économiques sinistres qui se transformeront en grondements avant qu’on arrive, en 2040, aux derniers soubresauts  d’un grand État moribond : alors, « La France est le pays de l’OCDE qui a le plus petit réseau ferroviaire, avec désormais seulement dix lignes en fonctionnement. » Ainsi se conclut ce qu’elles nomment « le Conte noir ».

Il semble bien que les Français - ceux qui n’auraient pas eu vent du message de ces économistes comme ceux qui  l’auraient entendu -, aient été assez nombreux à faire ce qu’elles appellent le « bon choix »  en 2012.    Ce qui n’a pas empêché la perte bien réelle d’un de ces fameux trois A et ce, en dehors   de toute annonce concomitante de faillite d’une collectivité locale ni d’une quelconque autre déchirure socio-économique majeure.   Certes, la réalité dépasse souvent la fiction et le meilleur des choix ne fait pas disparaître les problèmes d’un jour à l’autre...

Des émules de Jean Monnet, sinon de Colbert

Ces deux jeunes femmes, qui appartiennent à cette élite républicaine issue des grandes Écoles à la française et dont les membres débutent leur carrière professionnelle dans l’administration centrale de l’État, sont très attachées au modèle de gouvernance centralisée qui a piloté les Trente Glorieuses. « Ce modèle centralisé qualifié de « moribond » par Nicolas Sarkozy qui prend pour référence les modèles américains et britannique, ne l’est pas pour les trentenaires français sondés par la SOFRES en 2008, relèvent-elles : 67% d’entre eux considèrent que l’Etat n’intervient pas suffisamment dans la vie économique et sociale ! Cette génération-là – la génération des auteures, rappelons-le ! – semble parfaitement à l’aise avec l’intervention de l’Etat et le fonctionnement de la protection sociale ».

Elles sont convaincues de la nécessité de revenir à un modèle de gouvernance organisé autour des trois piliers qui forment l’imaginaire collectif des Français et qu’elles définissent en ces termes :

« 1- Le rôle centralisateur de l’État pour l’innovation qui prend en charge le risque, afin d’assurer la combinaison optimale entre l’idée de réussite personnelle (ascension sociale) et celle de réussite collective avec, comme arme privilégiée, l’éducation républicaine laïque. C’est la Liberté. Elles tiennent à rappeler que la Constitution de 1946 a posé le principe de l’organisation de l’enseignement public gratuit et laïc à tous les degrés, comme un devoir de l’État. Et elles ajoutent : « Aucun autre pays n’a autant intégré le rôle de l’éducation publique dans la construction de la hiérarchie sociale ».

« 2- La protection sociale et le rôle particulier d’amortisseur des chocs sociaux que la collectivité publique joue en France, ainsi que « l’ascenseur social ». C’est l’Égalité.

« 3- Le trio immigration – services publics – Europe, lequel irrigue le pays de l’intérieur et de l’extérieur. C’est la Fraternité.

« Jusqu’au milieu des années 1990, tant par le succès indéniable qu’il génère pour le pays que par la solidité de l’adhésion implicite des Français, ce triptyque fonctionne, relèvent-elles. L’histoire des quinze années qui suivent est celle de sa lente fissuration et de la montée irrémédiable de sa remise en cause. »

À propos de la prise de risque dans les secteurs innovants, Karine Berger a insisté auprès de notre auditoire sur les dangers pour une entreprise  d’une prise de risques à titre individuel au-delà de quinze années. « À titre individuel, ce n’est pas rationnel, estime-t-elle. Et pourtant certains développements impliquent des risques à vingt-cinq ou trente ans, ajoute-t-elle en prenant l’exemple de l’industrie pharmaceutique.

« Il faut un accompagnement qui évite à l’entrepreneur de prendre des risques seul ». Surtout dans les secteurs innovants : « Il n’y a pas d’innovation sans risque et la prise de risque ne va jamais de soi,  a-t-elle insisté.  Par exemple le secteur du numérique est porteur d’un potentiel de développement considérable. Or le foyer de valeur ajoutée en ce domaine reste lié aux grands centres. On manque d’infrastructures. On manque de financement pour des structures en dehors des grands centres. Mais aucune entreprise privée ne se lancera dans une telle aventure non rentable à court terme. Seul l’Etat en France peut investir dans la couverture du territoire en infrastructures indispensables. Seul, l’Etat peut supporter ce risque à long terme. »

Et, dans leur plaidoyer pour une nouvelle forme de gouvernance de notre pays, Karine Berger et Valérie Rabault affirment : « Contrairement à une idéologie aujourd’hui à la mode, la prise de risque par l’Etat sur le long terme dans le domaine marchand n’interdit pas l’entreprise individuelle et privée, bien au contraire, elle la renforce. Comme l’illustre  à merveille l’édification de l’empire Bouygues »

Ces deux économistes vouent une admiration immense à Jean Monnet – qui ne sortait pas d’une grande Ecole ! – choisi en 1945 par le Général de Gaulle – qui ne sortait pas de Polytechnique ! – pour relever un pays en ruines. Elles nous rappellent que cet entrepreneur pensait : « La modernisation n’est pas un état de choses, c’est un état d’esprit ». Elles voient dans le plan Monnet pour le redressement de la France, dont le moteur principal est l’idée de « progrès piloté », avec objectifs chiffrés à atteindre en un temps donné, le premier des « business plan » et, encore aujourd’hui, un modèle. « La première mission du plan Monnet – la reconstruction – est donc remplie, relatent-elles.  Pour  la deuxième, la poursuite de la modernisation de l’économie, on reste fidèle à la méthode qui vient de faire ses preuves, ce qui signifie définition de grands objectifs sur quatre ans, tant en termes de résultats à obtenir que de moyens à mobiliser, puis mise en œuvre et bilan, résument-elles. De 1953 à1975, cinq plans pour la France succèdent au premier plan de reconstruction »  Certes, le plan Marshall a contribué largement à rendre possible le plan de reconstruction, le redémarrage de la France. Mais sans la méthode Monnet, il n’y aurait pas eu de Trente Glorieuses.

Dès le quatrième plan, se pose la question de savoir de la réalisation individuelle ou de la réalisation collective, laquelle  doit être privilégiée par l’Économie pour atteindre le maximum d’efficacité dans le domaine des avancées techniques et scientifiques. Elles nous indiquent que la réponse a été : « La société de consommation que préfigurent certains aspects de la vie américaine […] se tourne à la longue vers des satisfactions futiles […] L’occasion doit être saisie d’accomplir une grande œuvre durable au sein de laquelle les hommes vivrons mieux ». Elles en déduisent : « C’est bien le primat de la démarche collective qui est acté ».Et elles tiennent à souligner que cette époque, qui a vu le développement, entre autres, du nucléaire, du TGV, a été aussi celle de l’émergence de l’empire Bouygues... 

Pourquoi ce développement vertueux s’est-il interrompu ?

Certainement en raison de l’interférence de multiples causes, dont beaucoup échappent aux trentenaires et aux quadragénaires d’aujourd’hui, lassés des excès d’un individualisme qui a, peut-être, été nécessaire à leurs aînés, lesquels ont cherché dans la société de consommation  qui s’offrait à eux, l’oubli des divisions creusées dans l’opinion par les idéologies totalitaires  et l’oubli de cette faute collective qu’a été notre incapacité à sortir honorablement du colonialisme.

Les nouvelles formes d’habitat, le confort et la mobilité des individus ont également fortement contribué au relâchement des liens sociaux traditionnels. Tout a concouru à une montée en puissance de l’individualisme, même le concept de réussite sociale. Karine Berger et Valérie Rabault ont grandi dans ce climat individualiste. Mais nées femmes en un temps où le féminisme avait déjà acquis pignon sur rue et désireuses de se faire une place dans la société sans avoir à subir leur genre comme une entrave, peut-être sont-elles plus  sensibles à la solidarité que la moyenne de leurs collègues masculins en politique et dans le monde financier… Du moins ne dissocient-elles pas leur action politique de leur relation aux autres. De leur responsabilité par rapport aux autres. Elles sont très conscientes de ce qu’elles doivent à l’État à travers son système scolaire et universitaire. Un système qui a fait d’elles de bons petits soldats de la République.

Deux petits soldats qui constatent: « De 1950 à la fin des années 1980, la France a inventé cette cordée entre le public et le privé, au profit d’une liberté créatrice de progrès pour tous. Mais à la fin des années 90, cette cordée s’est cassée, sans doute sous le poids de l’idéologie anglo-saxonne dominante.[…] c’est au nom de la Liberté qu’elle a été mise au banc des accusés et reconnue coupable d’entraver la concurrence devenue seule garante du processus économique de création. C’est donc une vision réductrice qui s’est imposée, faisant fi de l’équilibre complexe auquel la France était parvenue pour créer sa richesse. »

« En plébiscitant la rupture depuis la fin des années 1990, les Français ont opté pour la dislocation de leur équilibre politique, économique et social », déclarent-elles.

Bien entendu tous les postulants au poste de Pilote du pays France insistent sur la nécessité de réformer ce fameux modèle français dont personne ne sait plus exactement comment il fonctionnait ni comment il a pu aboutir aux Trente Glorieuses. Ainsi, soulignent nos économistes, Nicolas Sarkozy l’a emporté en 2007 avec sa promesse « d’inventer un nouveau modèle français » devant une Ségolène Royal qui, elle aussi se faisait fort de réformer le dit modèle. Cette position résulterait, selon nos deux économistes, « d’une idée reçue, intégrée par chacun, selon laquelle la faute majeure serait de s’être arcbouté sur la préservation du modèle économico-social français, étrange déni de la réalité, tant il est vrai qu’il ne reste plus grand-chose du dit modèle. » Un constat qui les navre et leur faire redouter le pire pour l’avenir : « C’est sans doute pour cette raison que la version « Conte Syzygie » de la France de demain risque de ne pas aboutir. Et que le « Conte noir » est le plus probable », déplorent-elles.

De la nécessité d’une success story  recevable par les Français.

Nous ne sommes encore qu’en 2012. Et déjà elles sont en situation de pouvoir diffuser leur message : la France va bien quand la morale républicaine reposant sur le trépied Liberté, Égalité, Fraternité donne le la au Politique qui a pour mission, tout à la fois, de stimuler et de réguler l’Économique. Elles finiront,  peut-être, par être entendues !

Certes, les conditions ne sont pas celles rencontrées dans la traversée des Trente Glorieuses. Si les caisses sont aussi vides qu’en 1945, il n’y a pas de plan Marshall à attendre mais seulement des recettes fiscales. À l’issue de la guerre tout manquait alors qu’aujourd’hui chacun craint de perdre ce qu’il possède… du moins dans les classes moyennes et inférieures ! Les entreprises, les chantiers ferment, le nombre des chômeurs augmentent, alors qu’en 1946, on manquait de bras. Enfin, le développement scientifique et industriel a considérablement accru les besoins des individus, d’une part et les dépenses de santé, d’autre part… Nos deux économistes savent fort bien cela. C’est pourquoi elles posent que : « Pour redresser un pays, pour l’entraîner sur la voie de la réussite, un responsable politique ou économique doit être en mesure de bâtir une succes story. C’est-à-dire de faire partager concrètement par chacun l’ambition positive que la collectivité se fixe.  Pour obtenir l’adhésion d’une majorité de la population à sa politique économique, un dirigeant politique doit bâtir un récit. Sa réussite passe ensuite par la mise en scène de ce récit. Cette recette politique n’est pas nouvelle. Elle a fait florès aux Etats-Unis ».

Quelle pourrait être une success story recevable par les Français d’aujourd’hui et qui permettrait de remettre la France sur la voie du succès ? « Roland Barthes a montré que les opinions politiques modernes s’agrégeaient naturellement autour d’un mythe. Pour la France, s’il est un mythe qui a fait ses preuves, c’est naturellement celui des Trente Glorieuses, constatent-elles. « Autour de ce mythe – ce qui va  évidemment bien au-delà du copier-coller – doit se construire une narration, une épopée – celle de la France de 2040, à les en croire –permettant d’obtenir l’adhésion du pays. Pour cela il faut fixer des objectifs à atteindre. Ce qui implique de bâtir autour d’un modèle référent, un calendrier, des étapes et des moyens. Enfin, et surtout, il faut désigner le narrateur adéquat et le héros de cette épopée économique. Celui ou celle qui est en mesure, aujourd’hui, au tournant de 2010, de porter le récit de trente années de success story à la française, devant des Français gagnés par la sinistrose et le repli sur soi »

Et elles ajoutent – en 2010, ne l’oublions pas !  : « Nous aimerions croire qu’il ne s’agit pas là d’une fatalité. Nous aimerions croire que la maturité de la démocratie française permettra de faire émerger non pas une ou un leader, mais une équipe. Une dream team. La dream team des futures Trente Glorieuses qui, à ce jour, manque à la France [...] Des dirigeants politiques talentueux, on en trouve ; mais dans le jeu politique actuel, des dirigeants politiques volontaires pour revêtir l’habit d’un Monnet, pour se fondre dans l’objectif et l’équipe, c’est sans doute plus rare… et il faudra peut-être plus qu’un scénario noir pour les voir émerger. »

Monique RAIKOVIC



[1] « Les Trente Glorieuses sont devant nous » Karine Berger et Valérie Rabault ;  Éditions rue fromentin.
http://www.ruefromentin.com

 

[2] « Les Trente Glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975 » Jean Fourastié
 Editions Fayard 1979, réédité chez Hachette, coll. « Pluriel » n° 8363

 

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