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15/07/2013

L'artiste peintre Marie LAURENCIN, vue par Jacky MORELLE

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Le musée Marmottan Monet à Paris rend en cet été 2013 (jusqu'au 21 juillet) un vibrant hommage à Marie Laurencin (1883- 1956).

Une grande majorité des œuvres provient des collections du musée Marie Laurencin (Japon). Cette exposition est un juste hommage à l’une des artistes les plus raffinées de la peinture française de la première moitié du 20ème  siècle.

Mais qui était Marie Laurencin ?

Jacky MORELLE, adhérente de Femmes 3000, Présidente de l'association parisienne Histoire du 3e, nous en brosse ici le portrait.

"Marie Laurencin est la fille naturelle d’Alfred- Stanislas Toulet (1839- 1905), originaire dela Somme, élu député en 1882 et de Pauline- Mélanie Laurencin (1861-1913), issue d’une famille savoyarde venue s’installer en Normandie près de Cherbourg.

Sa mère, Mélanie- Pauline a eu une enfance heureuse et a reçu une instruction assez poussée. Marie dira plaisamment que sa mère « la nourrissait de la plus haute littérature autant que de bouillies.» Elle lui fera aimer la poésie notamment Gérard de Nerval.

Mélanie- Pauline est très pieuse, même dévote. Elle est passionnée par la broderie, adroite, raffinée. Marie parle d’elle en ces termes : « Ses mains étaient les plus belles du monde. Quel était son charme ?- Ses yeux ? –Sa voix ? – Ses mouvements si lents ? – Je ne pouvais m’expliquer. Lorsque je rêvais d’elle et que j’y rêvais souvent, le mot ″ élégance″  qu’elle rendait si bien ne me venait pas à l’idée et je l’appelais ″Princesse″. Marie prétend qu’elle avait du sang créole dans les veines :

« Ce sang créole explique bien des choses dans mon caractère, dans mon libre travail. »


Mélanie- Pauline part à Paris en 1879. Elle commence à se placer comme domestique dans une famille bourgeoise, puis elle sera préceptrice, lingère et enfin brodeuse. Son talent dans la broderie va lui permettre de bien gagner sa vie. Marie appellera sa mère : « la fée brodeuse. » Cette Mélanie- Pauline si pudique, si secrète donne naissance le 31 octobre 1883 à une petite Marie dans son appartement parisien, 63 rue Chabrol, près de la gare de l’Est. Son père était déjà marié et cette absence de liens familiaux la rapprochera sans doute plus tard de Guillaume Apollinaire, enfant illégitime lui aussi.

Le père va cependant contribuer, financièrement surtout, à l’éducation de Marie qui va fréquenter le lycée Lamartine. Privilège assez rare à l'époque, les lycées de jeunes filles étaient de création récente et le lycée Lamartine jouissait de la plus haute réputation dans la bourgeoisie parisienne. Au lycée, le regard qu'elle porte sur ses plus charmantes camarades va contribuer peu à peu à la formation de son sens esthétique.  ″J'aimais regarder mes compagnes, leurs yeux, leurs cheveux; pendant la classe je dessinais des nattes sur mes cahiers. Ma mère me disait avec dédain : «  Il n'y a que les grands peintres qui savent dessiner les nattes. Tu ne sauras jamais. » Marie dessine beaucoup malgré le peu d’encouragement de sa mère qui ne croit pas en ses dons artistiques. Une grande complicité finira par naître entre les deux femmes. « Elle eut pendant des années mon amour absolu » dira-t-elle. Le visage de sa mère la fascinait. On comprend qu’elle soit devenue  le peintre du mystère féminin. André Salmon notera dans ses Souvenirs sans fin : «  Cette fille adorait sa mère et de cet amour que la grâce lui est venue. »

Les études terminées au lycée Lamartine, elle intègre l'école de la manufacture de Sèvres où elle travaille la peinture sur porcelaine. Puis elle s’inscrit à l’Académie Humbert. Laissons à Marie le soin de présenter l’Académie :

« Quelque temps, j’allai dans une Académie. Les professeurs qui lui donnaient leur nom y passaient une demi-heure chaque semaine, faisaient un petit discours et s'en allaient. Ils nous ignoraient. Mais il y avait des élèves et, pour nous, petites bourgeoises parisiennes, c'était un supplément de vitalité d'être entourées d'  étrangères. Tous les pays se rencontraient et comme on avait bien l’impression que Paris était le seul, l'unique centre,  la ville idéale pour les artistes. C’est en fréquentant des étrangères que je me suis rendue compte que  j’avais une chance extrême, une seule, celle d'être née à Paris, et c’était ma grande fierté. »

A l'Académie, il y avait aussi des garçons et Marie se liera avec deux d'entre eux : Georges Braque et Georges Lepape, dessinateur de mode et affichiste. Il existe une lithographie amusante de Braque datant de 1904, représentant Marie Laurencin et Georges Lepape valsant ensemble au Moulin de la Galette. Elle y rencontrera aussi Picabia et Yvonne Chastel (qui épousera le peintre Crotti).

Braque et Lepape lui trouvent un certain talent. Lepape a laissé ce témoignage : « Un dessin sûr, puissant et sensible en même temps. C’est prodigieux. Je n’ai jamais constaté une telle maîtrise. »

Avec Lepape elle s’initie à la gravure.

Au salon d’automne, en 1905, elle expose au Petit Palais. C’est l’explosion du fauvisme et Marie s’y exerce aussitôt. « Ce sera pour elle une leçon de liberté, un encouragement à se libérer des préjugés d’Ecole » dira Josette Vessat, historienne d’art. Elle ne  s’enferme pas dans le système. Elle fréquente l’Atelier  Le Bon Maître  et travaille la gravure.

Au Louvre elle s’intéresse à la céramique antique, à l’art italien, aux miniatures persanes. Elle fait ses premiers portraits à l’huile.

C’est en 1906 que Marie rencontre Henri-Pierre Roché qui devient brièvement son amant et restera longtemps son mentor. C’est un collectionneur, marchand d’art et ami d’artistes. Mais c’est avant tout un écrivain. Il a écrit notamment les adaptations cinématographiques de Truffaut : Jules et Jim et les deux Anglaises et le continent. Il lui fera rencontrer de  nombreux acteurs de la scène picturale parisienne.

En 1907 elle expose pour la première fois au salon des Indépendants. Y figurent aussi le douanier Rousseau, Derain, Vlaminck, Picasso dont elle fera la connaissance au mois de mai 1907, à la galerie Clovis Sagot, rue Lafitte, qui lui offre une première exposition. Et comme tout le monde, elle est fascinée par l’artiste. C’est Pablo Picasso qui la présente à Wilhelm de Kostrowitzky (Guillaume Apollinaire 1880- 1918), né comme elle de père inconnu. Le coup de foudre est immédiat. « Elle est gaie, elle est bonne, elle est spirituelle et elle a du talent. C’est moi en femme. » dira Apollinaire. Cette liaison qui durera cinq ans les verra s’opposer, se retrouver et s’inspirer mutuellement. Guillaume et Marie ne vivront jamais ensemble mais se verront tous les jours.

Elle rejoint alors le cercle qui fréquente le Bateau Lavoir et Montparnasse, ceux qu’elle appelle ″les grands peintres″ : Matisse, Derain, Picasso, Braque…et rencontre Max Jacob, Fernande Olivier, Maurice Raynal, Henri Rousseau, Jean Royère et Gertrude Stein, une de ses premières commanditaires.

Au cours de l’automne 1908, Picasso va offrir un grand dîner « au Bateau Lavoir » en l’honneur du Douanier Rousseau, ce peintre souvent moqué par la critique et les artistes eux-mêmes. Marie et Guillaume lui ont commandé quelques mois avant  leur portrait : La muse inspirant le poète, (première version, «  aux œillets du poète » Kunstmuseum de Bâle, deuxième version, « aux giroflées » musée Pouchkine).

Marie est déçue, son image n’est pas du tout flatteuse. A l’observation qu’elle fait à Rousseau, il répond : « Ton Guillaume est un grand poète. Il a besoin d’une grosse muse. »

Marie achève Apollinaire et ses amis. Ce tableau la représente avec Apollinaire aux côtés de Picasso, de Fernande Olivier et de l’immense chienne de Picasso, Fricka, qui a le même regard impénétrable que son maître.  En acquérant ce premier tableau, Gertrude Stein et son frère Léo, collectionneurs avertis confirmèrent la jeune femme de vingt- cinq ans dans le monde des arts.

Marie exécutera un deuxième tableau de la même inspiration, une toile encore plus ambitieuse où l’on remarque en compagnie du groupe précédent, Marguerite Gillot, l’amie de Paul Fort, le poète Cremnitz et Gertrude Stein.

À cette époque, Marie va exécuter divers portraits d’hommes : PicassoMax Jacob, André Salmon et Jean Royère et quelques effigies féminines dont Diane à la chasse qui représente une Diane nue : c’est Marie Laurencin sur une sorte de lama. La queue de l’animal se transforme en rinceau très Modern’style et diversement ramifié.

Le nom de Marie Laurencin va être cité avec les cubistes dont pourtant elle ne prendra que quelques procédés, ayant voulu garder son propre style. Quelques œuvres entre 1907 et 1912 seront légèrement marquées par le cubisme comme le portrait de Guillaume Apollinaire au profil égyptien, une huile sur bois, tableau qui  conjugue la double influence du cubisme et de " l'art nègre" et   Les deux sœurs au violoncelle où une très claire influence cubiste transparaît dans les plissés en éventail et les chevelures. En regardant ce tableau, on pense au poème d’Apollinaire :                          

                              Marie

    Vous y dansiez petite fille

   Y danserez-vous  mère-grand

   C’est la maclotte qui sautille

   Quand donc reviendrez- vous Marie… 

Suivra le tableau : Maison meublée  dont elle précise plus tard : « L’idée de peindre m’est venue sur l’impériale des omnibus à chevaux Auteuil- St Sulpice. On passait tout près des maisons ; des hôtels meublés montraient à leurs fenêtres des femmes dévêtues et des hommes dans l’ombre qui jouaient du banjo. »                                

Dans son  carnet des nuits (1942), elle écrit: « Si je ne suis pas devenue peintre cubiste, c’est que je n’ai pas pu. Je n’en étais pas capable, mais leurs recherches me passionnent ».

Elle va vite trouver son style. Elle deviendra « le peintre des jeunes femmes aux yeux de biche et des biches aux effrois de vierges » dira André Salmon, écrivain et critique d’art.

Elle vit à Auteuil avec sa mère. Mélanie- Pauline accueille froidement Apollinaire et ses amis. Seul Max Jacob, ami fervent et admirateur est bien aimé.

Elle expose en 1909-1910-1911 au salon des Indépendants. Les critiques ne sont pas toujours enthousiastes mais Marie ne s’en préoccupe pas. Les articles d’Apollinaire dans le journal l’Intransigeant sont toujours admiratifs.

En 1911, elle séjourne en Provence. Elle rencontre l’entomologiste Henri Fabre (1823- 1915) et le jeune écrivain allemand Hans Heinz Ewers qui devient sans doute  son amant durant les vacances d’été 1911 et qui lui dédiera plus tard sa pièce, La Berlinoise aux prodiges, signée du pseudonyme ″  Le mouton carnivore ″.

La liaison avec Guillaume Apollinaire prend fin en juin 1912 après des mois de détérioration, dont Le Pont Mirabeau , ce poème de ″ fin d’amour ″ porte la plainte discrète et prémonitoire. Guillaume Apollinaire n’oubliera jamais Marie Laurencin mais ils ne se reverront plus.

Elle a une brève liaison avec le graveur Jean-Emile Laboureur, avant d’entamer avec lui une fructueuse collaboration, pendant vingt-cinq ans, pour ses gravures à l’eau- forte.

1912 est pour Marie une année de grande activité : elle travaille à la décoration de la maison cubiste dessinée par Raymond Duchamp- Villon et installée par André Mare au Salon d’automne. Elle participe avec Fernand Léger, Marcel Duchamp, Juan Gris, Picabia, Robert Delaunay… à l’exposition de la section d’or à la galerieLa Boétie.Elleprépare en même temps une exposition à la galerie Barbazanges, 109 faubourg St- Honoré dont le propriétaire est son ami, le couturier Paul Poiret. Au vernissage, Henri Pierre Roché la présente à la jeune sœur du couturier, Nicole Groult, femme du décorateur André Groult et mère de deux célèbres écrivaines Flora et Benoîte Groult. Nicole devient sa confidente, son amie intime, sa muse.

En 1913, Marie perd sa mère après une courte maladie. Elle en éprouve beaucoup de chagrin. "Sa mort en 1913 me jeta dans un désarroi presque physique " écrira-t-elle, trente ans plus tard, à Roger Martin du Gard. Et c’est en proie à cette douleur qu’elle va peindre ses plus beaux visages féminins. Deux femmes ont beaucoup compté dans la vie de Marie, deux femmes qu’elle a aimées : Nicole Groult et Yvonne Crotti. La plus originale, la plus aimée fut Nicole. Sa fille, Benoîte Groult( née en 1920 et filleule de Marie Laurencin) témoigne de cet attachement de sa mère pour Marie Laurencin. « Elle a traversé notre jeunesse comme un poète. » Les deux femmes correspondent, lettres tendres, poésies, dessins. Une intense amitié les lie.

La deuxième est Yvonne Crotti, née Chastel. Elles se sont connues à l’Académie Humbert et ont entretenu une abondante correspondance. Mais voici l’analyse de Flora Groult :″ Il semble que Marie n’ait pas tellement aimé l’amour physique dans le sens le plus naturel du terme. Elle trouvait plaisir dans les caresses, la douceur des contacts, plutôt que dans les gestes du corps. Et puis elle était un peu double. Et si après sa rupture avec Guillaume Apollinaire, elle a aimé quelques hommes et eu beaucoup d’amants, elle sera aussi sensible à la séduction des femmes. Celles-ci étaient, au fond, la source de son inspiration picturale.

 Marie Laurencin participe à l’exposition du Valet de Carreau à Moscou , au  Sturm à Berlin, à l’Armory Show à New-York et à Chicago. Mais c’est le marchand d’art et collectionneur allemand Wilhelm Uhde qui fut vraiment  le bon génie de Marie Laurencin. C’était un découvreur de talents : premier acheteur de Picasso, découvreur de Braque, admirateur du douanier Rousseau, soutien de Séraphine de Senlis, défenseur de Le Corbusier. Il raconte dans ses mémoires : « J’étais fermement décidé à faire sa gloire. Marie qui avait besoin d’argent me supplia de lui acheter quelque chose. Mes finances n’allaient pas très bien, mais je lui pris quand même une grande toile, la plus belle qu’elle n’eût jamais faite et que j’aimais beaucoup. (Jeunes filles) J’étais fermement décidé à ne la revendre qu’à un prix exceptionnellement élevé pour une artiste à la notoriété encore modeste…jusqu’au jour où vint le chorégraphe et mécène suédois Rolf de Maré qui fut finalement saisi par la beauté du tableau et mit la somme sur la table.  Cette histoire fit le tour de Paris en huit jours et Marie signa deux semaines plus tard un contrat avec la galerie Rosenberg."

A cette époque, elle signe un double contrat avec Paul Rosenberg (1881-1959), marchand à Paris et Alfred Flechthein (1878- 1937), marchand à Berlin et Düsseldorf. Elle rencontre par l’intermédiaire d’Henri-Pierre Roché, le baron Otto von Wätjen. Ce dernier est né en 1881 à Düsseldorf d’une grande- et même noble- famille allemande. Il étudie à Munich, puis à l’Académie Humbert à Paris. Plusieurs reproductions de ses œuvres paraissent régulièrement dans des revues allemandes. C’est sans doute un bon plagiaire mais il manque d’imagination et d’originalité. Il a laissé cependant un beau portrait de Marie Laurencin. Elle l’épouse le 22 juin 1914 à la mairie du 16ème .A la fin Juillet, elle devient officiellement allemande et baronne…

Le couple doit interrompre sa lune de miel sur la côte atlantique pour se réfugier, lors de la déclaration de guerre, en août 1914, à Madrid. En effet Otto se refuse de rentrer en Allemagne : il ne veut pas combattre contrela Francequ’il aime.

Marie passe beaucoup de temps dans les musées et ne se lasse pas d’admirer Goya, Vélasquez, Le Gréco. Pendant cette période, elle écrira : « La seule influence que j’ai ressentie dans ma vie est celle de  Goya. J’ai beaucoup vécu avec lui pendant mes années d’exil en EspagneAh ! j’ai beaucoup souffertSouffrir, c'est être  possédé par la maladie. Alors comment peindre quand on est malade ?"

Elle écrit beaucoup à ses amis restés à Paris. C’est le début d’une tendre complicité et d’une importante correspondance avec Nicole Groult. Elle supporte mal le caractère ibérique : « Les Espagnols sont des Espagnols, ils ne vous admettent que si l’on est riche et que l’on n’a pas besoin d’eux ». En plus elle vient d’apprendre par des amis de passage les propos malveillants de Picasso à son égard : « Laurencin n’a plus de talent, elle ne peint plus. » Elle en pleure. Mais, heureusement, précédée par sa réputation, elle se lie avec des membres de l’aristocratie dont la belle marquise Cécilia de Madrazo qu’elle peindra.

Au printemps 1915, le couple s’installe à Malaga. Elle quitte Madrid avec plaisir. Puis en 1916, ils viennent habiter  Barcelone où ils resteront jusqu’en 1918. Elle retrouve Francis Picabia et sa femme Gabrielle Buffet. Marie n’aime pas Barcelone, elle trouve la ville sale et s’y ennuie. Elle tente de s’arracher à la neurasthénie en travaillant : portraits à la mine de plomb et poèmes :

                                    Plus qu’ennuyée, triste

                                    Plus que triste

                                    Malheureuse

                                    Plus que malheureuse

                                    Souffrante

                                    Plus que souffrante

                                    Abandonnée

                                    Plus qu’abandonnée

                                    Seule au monde

                                    Plus que seule au monde

                                    Exilée

                                    Plus qu’exilée

                                    Morte

                                    Plus que morte

                                    Oubliée. 

Marie écrit un flot de lettres. Nicole Groult enverra des robes et de l'argent produit de la vente des tableaux que Marie lui a confiés. Nicole viendra plusieurs fois en Espagne et ramènera des toiles à Rosenberg. L'amitié amoureuse entre les deux femmes convient à leurs époux. Le 17 mars 1916 Guillaume Apollinaire est sérieusement blessé à la tempe et trépané. L'annonce de cette blessure la trouble énormément. Elle a recours au travail. Elle termine, Femme au Palmier, dans un état de grande sensibilité émotive ainsi que, Dans la forêt et Femme aux chats. Elle écrit: « J'ai deux tableaux commencés dans la "mocherie",  l'un d'eux est mon portrait en peintre, avec la main qui tient un pinceau." Ce tableau devenu célèbre sera appelé  la Femme cheval. L’autre, Deux femmes dans une barque,  «  toi et moi, » dit-elle à Nicole. Elle peindra aussi, Femmes à la colombe, qui la représente avec Nicole Groult. Chose étrange dans ce tableau, le bras gauche de Nicole est complètement décharné.

A la fin juillet 1916, elle finit une de ses toiles célèbres, Le zèbre et elle envoie un poème à Nicole à ce sujet.

          Ne crois pas Nicole

          Que le zèbre soit un animal

          Comme le cheval,

          Le zèbre est un danseur espagnol 

          Dont je raffole.

Il semble que Marie s'était éprise d'un bel Espagnol dont on ne saura jamais le nom.

Picabia, hébergé pendant un mois par Marie en décembre 1916, avait fait pendant son séjour à Barcelone un portait de Marie la représentant en ventilateur parce qu'elle exprimait pour lui la fraîcheur. Sur la toile, il avait cruellement écrit à "l'ombre d'un boche". A ce moment là, Picabia est en pleine période Dada.

En 1917, elle participe à la revue 391 n°4 publiée à Barcelone par Francis Picabia et Arthur Cravan avec des poèmes. De même qu’elle a su échapper à l’influence du cubisme, elle ne subit pas plus celle de Dada.

Picabia lui écrit de New-York que tous ses dessins qu’il avait emportés avec lui ont été vendus à l’exposition dela ModernGallery.Elle prend conscience que son talent est reconnu en dehors de l’Europe et cependant elle aborde une période où elle n’a plus envie de peindre. Guilllaume Apollinaire, blessé à la guerre va mourir de la grippe espagnole le 9 novembre 1918 (deux jours avant l'armistice). Marie en éprouvera beaucoup de chagrin.

En 1919, le couple quitte enfin l’Espagne pour l’Allemagne. Elle découvre le peintre expressionniste Macke (mort aussi pendant la guerre) et admire son œuvre.

Et bientôt elle retrouve Paris avec toute la joie qu’on peut imaginer, elle qui a tant attendu ce moment. Elle retrouve ses amis et la vie mondaine. En 1920, elle retourne en Allemagne et supporte de moins en moins son mari et sa vie dissolue et envisage le divorce. Elle souffre de solitude et c’est finalement grâce à Paul Rosenberg qu’elle prendra la décision de revenir en France : il va organiser une exposition de ses toiles. Elle lui en sera reconnaissante.

Le divorce de Marie et Otto est prononcé le 29 juillet 1921. Elle s’installe 19 rue Penthièvre et se lie avec Gallimard, les écrivains Jean Giraudoux, Paul Morand, Alexis Léger (Saint John Perse) avec lequel elle aura une brève aventure, Valéry Larbaud, Jean Cocteau, Philippe Berthelot…Gaston Gallimard publie l’Eventail de Marie Laurencin. Marie exulte d’être redevenue Française. Et quand tout semble aller bien, elle tombe gravement malade. Elle ira passer sa convalescence en Suisse.

Elle devient, à partir de 1923, la portraitiste consacrée de personnalités comme Coco Chanel, la baronne Gourgaud, Lady Cunard et Madame Paul Guillaume. L’art de Marie Laurencin culmine alors dans son genre de prédilection, le portrait, et incarne, durant  ″ les années folles ″,  le raffinement du goût à la française. Sa force, c’est la couleur. « Je n’aimais pas toutes les couleurs. Alors pourquoi me servir de celles que je n’aimais pas ? Résolument je les mis de côté. Ainsi, je n’employais que le rose, le bleu et le vert, le blanc et le noir. En vieillissant j’ai admis le jaune et le rouge […] le rouge était mon ennemi. »

En 1923, elle s’installe rue José- Maria de Hérédia à Paris. Elle se lie avec Misia Sert(1872- 1950), très belle, pianiste et égérie de nombreux peintres, avec la princesse Murat et la princesse de Bassiano…Elle fait la connaissance d’Arnaud Lowengrad, neveu du célèbre marchand d'art, Lord Duveen. Il sera pendant vingt ans un ami fidèle et dévoué, un amoureux chaste suite à une blessure de guerre. Il apprécie les œuvres de Marie et en possède.

En 1923, elle est chargée de dessiner le rideau de scène et les costumes du ballet de Francis Poulenc, les Biches, commandé par Serge Diaghilev. C’est pour elle une lourde responsabilité car elle sait que Diaghilev ne confie ses décors qu’à des artistes de qualité : Picasso, Matisse, Braque, Derain…C’est un succès. Le comte Etienne de Beaumont lui commande l’affiche, le décor et les costumes du ballet du jeune compositeur Henri Sauguet (1901- 1989), les Roses, présenté dans le cadre des Soirées de Paris au théâtre de la Cigale.

En 1925, Suzanne Moreau, âgée de vingt ans, entre à son service et devient bientôt sa servante- maîtresse. Au fil des années, Suzanne finira par faire la pluie et le beau temps dans l’appartement de Marie.

Marie collabore avec André Groult pour La chambre de l’Ambassadrice à l’exposition internationale des Arts Décoratifs à Paris. Elle pénètre dans le Monde du Tout- Paris mondain, celui qui illustre à lui seul les années folles. Les soirées se  passent au Bœuf sur le Toit. Cocteau est souvent l’invité d’honneur. Il  lui dédie un poème :

              Entre les fauves et les cubistes

              Prise au piège, petite biche…

Marie fera une huile sur toile d’un Cocteau au visage rêveur.

La princesse Brassiano donne des déjeuners pour elle, la princesse Murat organise des fêtes en son honneur…En 1925, elle peint un très beau tableau : la vie au château. Les jeunes femmes paraissent irréelles, féériques dans leurs tenues légères ; celle en robe bleue se démarque des autres femmes en rose et gris. Elle adopte une posture séductrice et ses yeux particulièrement ourlés, appellent le regard.

En 1926, elle participe en compagnie de J. Emile Laboureur et de Dufy à la décoration du fameux restaurant Boulestin à Londres. Elle s’installe 116 rue de Vaugirard.

En 1928, Marcel Jouhandeau publie une monographie de Marie Laurencin. Elle exécute les décors et les costumes de la pièce,  Á quoi rêvent les jeunes filles,  d’Alfred de Musset, àla Comédie Française. Madeleine Renaud et Marie Bell feront leurs débuts dans cette comédie.

Elle crée les costumes pour le ballet d’Henri Sauguet commandé par Jeanne Dubost :   L’éventail de Jeanne.

A quarante-cinq ans, Marie est égratignée par la presse mais elle est toujours aussi comblée par les amateurs de peinture. En juin 1929, elle s’installe 1 rue Savorgnan de Brazza, dans un appartement qu’elle vient d’acheter. Elle est ravie de la vue qu’elle a de ses fenêtres et elle écrit : 

« Quand la tour Eiffel joue de ses lumières, tout le quartier devient une immense salle de bal où tout le monde est invité à danser. »

Elle réalise quelques portraits d’hommes : Somerset Maugham, Albert Flament, Edward Wassermann. Elle enseigne à l’Académie du 16ème. Elle aime ses élèves mais ne leur apprend pas grand-chose. Cependant elle leur donne un vrai sens de la couleur.

Le 30 juillet 1935, elle est décorée de la légion d’honneur, belle revanche pour cette artiste un peu boudée par le public. En effet, en 1934, lors de l’exposition à la MayorGalleryde Londres, les critiques étaient sévères pour ses tableaux. Le journaliste de la revue The Studio ira jusqu’à dire que son œuvre est dépassée.

Jean Paulhan ose même écrire :

« Vous n’étiez appelée par personne, ni par Cézanne comme Braque, ni par Van Gogh comme Picasso, ni par Gustave Moreau comme Rouault, ni par Matisse, ni par Bonnard, chère Marie, précieuse Marie, vous n’étiez d’aucune époque, aucune école ne vous réclame, non vous n’étiez vraiment pas nécessaire et si vous ne vous étiez pas montrée, aucun de nous n’eût très bien su ce qu’il perdait ! »

Heureusement, certains amis restent fidèles tels Marcel Jouhandeau et son épouse Élise. Certes il y a entre eux des disputes mais ils se réconcilient toujours. Marie fera même cet aveu : «  Avec Marcel, nous pouvons nous déchirer, nous disputer, nous dire des injures, des horreurs…Tout cela n’est que dépit, jeux de mains…Lui et moi, nous savons bien que renoncer à ce qui nous est venu l’un de l’autre, ce serait retirer à la vie ce qui fait son prix. »

En 1940- 1941, après un séjour en Bretagne au début de la guerre, elle retrouve un Paris occupé. L’attitude de Marie est déconcertante. Elle ne prend pas conscience de la gravité de la situation même si ses amis juifs, dont Max Jacob, commencent à être mis au ban de la société. Elle va même jusqu’à tenir des propos anti-juifs.

Elle réalise les costumes pour le ballet Un jour d’été à l’Opéra Comique. En 1942, elle publie ses souvenirs sous le titre : Carnets intimes.

Un jour cependant, en voyant trois jeunes filles portant l’étoile jaune, elle réalise ce qu’est le nazisme. Dès lors, son comportement change…Elle commence par envoyer des couvertures et de la nourriture à son ami Max Jacob, réfugié à Saint-Benoît sur Loire. Quand son appartement jugé trop grand pour elle est réquisitionné, elle ne proteste pas et va s'installer dans un petit pavillon que lui prête le comte de Beaumont. Elle loue un atelier rue  Vaneau et continue à travailler. Marie va faire le portrait de Paul Éluard, homme engagé dans la Résistance. Éluard a-t-il évoqué son combat patriotique et politique pendant les heures de pose? Elle va essayer d'intervenir pour sauver Max Jacob qui lui envoie un véritable appel au secours. Mais il va mourir d'une pneumonie et Marie est affectée par cette disparition. Elle a un peu honte de la vie paisible qu'elle a réussi  à mener au milieu de toutes les souffrances qu'elle a sans doute refusé de voir. À la fin de la guerre, elle a de vagues inquiétudes sur son sort. Elle sera arrêtée le 8 septembre 1944 ainsi qu'un grand nombre d'artistes pour avoir reçu des Allemands chez elle et conduite à Drancy. Finalement, aucune charge n’étant retenue contre elle, elle sera libérée le 17 septembre 1944. À partir de 1945, Marie de plus en plus myope, préfère vivre loin du monde et se réfugie dans la religion. Si elle peint peu, en revanche elle lit beaucoup;(tout au long de sa vie, elle a illustré de nombreux livres). Mais elle est malade et souffre d’insuffisance cardiaque. En 1954, elle adopte Suzanne qui signera désormais  Suzanne Moreau- Laurencin .

Marie Laurencin meurt d’une crise cardiaque, dans son appartement à Paris, au soir du 8 juin 1956, dans sa soixante-douzième année. Après une cérémonie religieuse à l’église Saint-Pierre- du -Gros -Caillou, elle est inhumée au cimetière du Père-Lachaise, selon son vœu, vêtue de blanc, une rose à la main, les lettres de Guillaume Apollinaire sur son cœur. Elle avait choisi Micheline Sinclair, fille de Paul Rosenberg, et mère de la jeune Anne Sinclair qu’elle avait peinte en 1952 à l’âge de quatre ans, comme exécutrice testamentaire.

Son absence creuse un vide et Jouhandeau écrit dans ses Carnets de l'écrivain: "Elle est morte, quelle féerie s'achève! Chacun meurt seulement dans la mesure où il existe. La présence de Marie dans le monde avait je ne sais quoi de merveilleux, d'extraordinaire…"

Un musée entier lui est consacré au Japon depuis 1983 pour le centenaire de sa naissance.

"Outre un corpus de quelque deux mille peintures, elle a exécuté, en un demi-siècle, de nombreuses aquarelles, plus de trois cents gravures sur cuivre et sur pierre, des illustrations très variées de livres, sans oublier plusieurs ensembles de décors et de costumes pour le théâtre et le ballet."  (Une biche parmi les Fauves, Daniel Marchesseau).

Jacky MORELLE

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