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22/07/2013

Compte-rendu du Café de Flore de Femmes 3000 du 5 juin 2012 : Invitée : Faroudja AMAZIT ou « Le vent de la liberté souffle où il veut »

Faroudja Amazit.jpg«  Mes larmes invisibles m’ont donné la force de dire oui à cette liberté » Faroudja Amazit

 « J’entends m’adresser aux femmes de toutes les cultures – car la souffrance n’a pas de couleur – et tout particulièrement aux femmes musulmanes, afin d’éveiller leur conscience et de leur permettre de ne plus avoir peur d’être ‘des femmes visibles’ » précise Faroudja Amazit en avant-propos aux « Larmes invisibles[1] », ce récit de sa vie  qu’il lui a été nécessaire de coucher sur le papier. Ce message ne pouvait laisser indifférente Femmes 3000 dont l’objectif est justement d’œuvrer à favoriser la visibilité des femmes dans notre société. C’est ce qu’a pensé, en lisant ces lignes,  Chantal Desbordes qui a souhaité aussitôt inviter cette jeune femme à un des mardis du Café de Flore de Femmes 3000

Et Faroudja Amazit est venue, acceptant  volontiers de répondre aux questions de Chantal Desbordes. D’emblée, cette jeune quadragénaire séduit par la vigueur de son allure, la franchise de son regard, la spontanéité de son sourire. Tout dans son maintien affirme la satisfaction d’être ce qu’elle est, là où elle est. L’expression de « beauté épanouie » lui convient parfaitement. Si j’insiste ainsi sur l’atmosphère qui émane de Faroudja Amazit, c’est parce que son passé aurait pu la détruire. Il a fallu qu’elle ait en elle, un solide appétit de vivre pour espérer en l’avenir envers et contre tout ! Écoutez plutôt :

Compte-rendu rédigé par Monique RAIKOVIC

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 « L’ENFERMEMENT »

Chantal Desbordes – Vous êtes née à Neuilly-sur-Seine, de parents kabyles ?

Faroudja Amazit  - Mon père était un homme des montagnes, un berger. Il a dû quitter ses terres pour nourrir les siens. Bien qu’illettré, mon père  faisait montre d’une grande liberté d’esprit. Ce qui lui a permis de quitter l’Algérie en 1946 animé  par le désir de découvrir  sur l’autre rive de la Méditerranée, cette France qu’il considérait comme son pays, fort d’en avoir défendu la liberté comme soldat durant la dernière guerre mondiale.  Il était alors âgé de 40 ans. Il est arrivé à Neuilly-sur-Seine, par hasard. C’est-à-dire en répondant à une annonce : on cherchait quelqu’un pour s’occuper de chevaux dans ce village qu’était Neuilly-sur-Seine, à l’époque. [ndlr : il s’agissait des chevaux utilisés pour tirer les charrettes transportant le matériel des étals réservés au  marché de la ville.] Parti seul, il a réussi à économiser assez pour  faire venir auprès de lui ma mère et leurs trois premiers enfants, en 1949. Il les a installés rue Soyer, dans la ferme où il logeait. 

Faroudja Amazit décrit ainsi « la ferme »  de la rue Soyer à Neuilly- sur-seine :   « paradoxalement, dans cette ville bon chic bon genre, ils [ses parents] avaient retrouvé  le genre de vie qu’ils avaient connu chez eux. Pas de douche et les toilettes, dehors, dans la cour, près du lavoir. Ils vivaient au milieu des chevaux, des poules, des lapins. La maison était bleue à l’extérieur, verte à l’intérieur et ne comportait que peu de meubles ou d’objets. » Au rez-de-chaussée, deux pièces dont la chambre des parents. À l’étage, une seule chambre avec deux lits et un poêle à charbon pour l’hiver. Là dormaient tous les enfants.


 

C. D.– Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre mère ?

F.A. – Ma mère avait 15 ans quand elle a été présentée à mon père, qui en avait 25. Comme toutes les femmes de cette culture, elle avait été élevée pour  se donner à l’homme que sa famille aurait  choisi pour elle, sans savoir ce que cela signifiait. Et à 16 ans, elle mettait au monde son premier enfant. Elle a ainsi donné le jour, en Algérie,  à neuf enfants dont six sont morts peu après leur naissance et trois ont survécu, trois garçons. Elle était très fière d’avoir des garçons. Elle aurait voulu n’avoir que des garçons, plus faciles à élever ? à son avis.  À Neuilly elle a eu encore deux garçons et deux filles, dont moi, la cadette des deux filles. Alors qu’elle ne désirait pas autant d’enfants et surtout pas de filles auxquelles il lui faudrait trouver des maris ! Très ancrée dans les traditions des siens, dans sa Foi, elle demeurait en retrait de la vie à l’extérieur de la ferme et s’appliquait à perpétrer ce qu’on lui avait inculqué et à faire de ses filles des répliques d’elle-même. [ndlr : avec quand même une différence essentielle : l’accès à l’école obligatoire]. Ma relation à ma mère est lourde d’innombrables silences… Enfant, je n’ai partagé avec elle aucun instant d’intimité.

Mais son père, « le seul qui ne la battait pas », comme elle l’a aimé ! La petite Faroudja repliée dans le silence, n’en sortait que pour parler à cet homme « parce qu’il était le seul à m’accorder l’attention que j’attendais, écrit-elle. À mes yeux  il incarnait la vie, l’espérance et la joie. Chaque fois qu’il était là, je me sentais revivre, mais il ne le savait pas. Tout au plus pouvait-il le sentir. J’ai grandi avec cet amour paternel, j’étais sa préférée parce que je lui rendais sans cesse ce qu’il me donnait. J’étais très attentionnée : je le coiffais, je lui apportais ses chaussures, je le parfumais…

C.D - . Votre famille va connaître des conditions de vie très modestes dans cette banlieue confortable.  Mais le plus dur pour vous, ne sera-t-il pas d’être née « fille » ?

F.A. -  Un détail, mais signifiant : ma mère cachait sous son  lit des sucreries, des bonbons et des biscuits qu’elle réservait aux seuls garçons ! Ma sœur ainée et moi avons très vite  compris que nous n’avions pas les mêmes droits que les garçons.  Être une petite fille, dans une famille musulmane, il y a quarante ans, n’était pas facile tous les jours. Pour ma mère, le mot liberté ne signifiait rien si ce n’est, de la part de ses filles, un rêve de robe courte.  Alors que ce que je réclamais, c’était ma liberté intérieure.

Cette aspiration à la liberté, Faroudja Amazit nous en expose le méthodique écrasement en quelques lignes : « Ma mère m’a vite fait comprendre que je serais élevée pour devenir mère, moi aussi, un jour…J’étais une fille, je n’avais droit ni au plaisir, ni à d’autres émotions. Je devais apprendre à refouler mes désirs, à les perdre pour toujours. Les choses n’étaient pas dites explicitement […] mais les interdictions étaient bien réelles. Je ne devais pas discuter avec un copain de classe sur le chemin de l’école, j’étais réprimandée pour n’avoir point marché la tête baissée… De multiples codes régissaient l’éducation et je devais les respecter

Dès l’âge de 4 ans, j’ai pris conscience de l’existence de ces deux mondes totalement  différents qu’étaient à l’intérieur de la ferme, la famille avec ses rites, ses traditions et, à l’extérieur de la ferme, la vie française. 

Rebelle, ma sœur l’était, laissant éclater sa révolte dans de violentes colères en dépit des coups que cela lui valait. Tandis que moi, je me suis repliée dans le silence pour sauvegarder ma part de rêve, mon refuge dans un imaginaire où j’échappais à mon environnement, en dépit des coups. J’ai compris très tôt qu’il existait à l’intérieur de soi une possibilité de résister au  monde  extérieur, aux  agressions de l’entourage. Mais il m’a fallu vingt ans pour comprendre qu’il fallait aussi savoir laisser se refermer ses blessures ! Dans une famille nombreuse telle que la nôtre, on ne parlait guère d’amour. Je n’ai pas su ce qu’était les caresses, les baisers le soir… Je ne peux pas dire que je n’ai pas été aimée. Mais pour signifier à un enfant qu’on l’aime, il faut commencer par s’aimer soi-même… Ma mère, qui a vécu longtemps  dans la hantise de nouvelles grossesses et dans la crainte de manquer aux règles qu’on lui avait inculquées, pouvait-elle s’aimer ?  Mon père était le seul à m’apporter l’attention dont j’avais besoin… Je grandissais dans l’angoisse et la frustration. J’ai été incontinente jusqu’à l’âge de 12 ans.

Elle se revoit ainsi dans son récit : « Chaque matin, jusqu’à l’âge de 12 ans, résignée, je me présentais au pied du lit, afin de recevoir le châtiment, parfois à la ceinture, à la chaussure, au martinet […] J’étais ensuite obligée de laver moi-même les draps souillés. Puis je partais à l’école, alourdie par le poids de mes chagrins et incapable de dire un mot »

Et plus loin,  : « …[ma mère] me jetait sur le drap presque nue, chaque matin, pour m’humilier de manière honteuse, m’écartant les cuisses, me pinçant les parties intimes et me menaçant de mettre du piment sur ma vessie si cela ne cessait pas.[…] Par ailleurs, j’étais forcée d’adopter un comportement  réservé, de serrer les cuisses et de porter des vêtements qui cachaient la moindre parcelle de mon corps : pas de décolleté bien sûr, et les sempiternels pantalons sous la robe ou la jupe pour ne pas risquer de laisser entrevoir la petite culotte. Comment dans un contexte pareil, pouvais-je réussir à devenir une vraie petite fille ? Ainsi ai-je grandi dans un univers où la pudeur était un élément très important, avec le sentiment que mon intimité ne m’appartenait pas»

Plus loin encore, elle constate : « L’éducation que j’avais reçue, depuis ma naissance, avait étouffé ma féminité, forgée en moi l’idée qu’une fille n’avait pas le droit d’exprimer ses sentiments et encore moins les vivre »  Elle écrit encore : « A la maison, j’étais considérée comme un canard boiteux […] personne ne m’aidait, mais je devais aider les autres et assumer au quotidien les tâches ménagères, telle une adulte. De mes mains de fillette, je lavais et frottais le linge de toute la famille… »

C.D.- Mais vous alliez aussi à l’école, tout de même ?

F.A. – Dès la maternelle, cela s’est mal passé. Je comprenais qu’on ne m’aimait pas parce que je n’étais pas propre. Au cours préparatoire, l’institutrice m’avait placée au fond de la classe et avait déposé devant moi de la pâte à modeler.  Quand elle a reçu des livres de lecture neufs, « Colette et Rémi », elle en a distribué  ceux-ci  entre tous  les élèves, excepté moi, qui ai eu droit à  un exemplaire usagé, déchiré. À partir de ce jour-là, j’ai refusé d’apprendre à lire et, seule au fond de la classe, je me suis mise à jouer avec  la pâte à modeler. Personne ne m’adressait la parole.  J’étais ailleurs, dans ma bulle. La pâte à modeler m’a certainement sauvée de la folie !... Les années d’école se sont succédé. Je n’apprenais pas grand-chose. La seule matière que j’appréciais était la gymnastique. Là, je trouvais dans le mouvement, une forme de liberté corporelle.  Puis, j’ai été placée dans une classe à effectif réduit. Là, j’ai appris à lire et à écrire avec une institutrice extraordinaire !  Je suis restée quatre ans avec cette femme que j’aimais beaucoup. Progressivement, j’ai retrouvé une sorte de confiance en moi. Grâce à elle, je me suis fabriqué une sorte de cocon qui me protégeait de ma cellule familiale. Elle m’a donné une partie de l’amour qui me manquait et dont j’avais besoin.

Mais à l’intérieur de la ferme, Faroudja Amazit retrouve la violence, les interdits et la violence des interdits. Elle se récupère dans la solitude et la contemplation de ce qui l’entoure : « Il m’arrivait souvent de rester assise sur les marches, enfermée dans ma solitude, en bas de la maison, près d’un mur isolé, vers le lavoir où les chevaux venaient s’abreuver, écrit-elle.. J’aimais ces tableaux où  je pouvais percevoir la beauté de la vie.[…] Jouer était si rare. Cette façon de s’adonner au plaisir m’était inconnue, car cela faisait partie de ce qui était interdit aux filles. »

Mais la violence…Elle se revoit, avec sa grande sœur, face à des hommes de la maison qui « se tenaient là, à un mètre de nous, jouissant du pouvoir qu’ils avaient sur nous. Ils se mettaient à cracher des mollards, avec élan, pour nous atteindre dans notre chair, nous fragiliser, pour avoir plus d’emprise sur nous.[…] Eux, les hommes, avaient le pouvoir de nous frapper si nous bougions[…] Ma joue recevait l’humiliation, la colère et les frustrations de ces hommes qui avaient été élevés pour nous prouver leur suprématie. J’essayais de contourner, à ma façon, l’inacceptable, l’insoutenable inhumanité qui  aurait pu me briser. Pour échapper à ces moments de violence, je cherchais le bonheur dans les roucoulements des pigeons, dans le soleil qui m’offrait sa douceur. Cela m’a permis de ressentir la vie autrement et de briser le mur de la peur ».

« L’ENVOL ».

C.D – La mort de votre père a été pour vous l’occasion de découvrir l’Algérie. Comment avez-vous vécu cette découverte de vos racines culturelles familiales ?

F.A. – J’avais 15 ans et je perdais l’homme de ma vie. C’était son dernier voyage. Et, pour moi, c’était encore un abandon.  Mais j’ai été sensible à la beauté des paysages, à la chaleur de l’accueil des miens. J’ai éprouvé vraiment que c’était, là, quand même mes racines. Je suis repartie pour la France avec des couleurs, des odeurs, des moments d’émotion mais également des certitudes  quant à ce que j’attendais de l’avenir. J’étais heureuse de retrouver  la ville où j’étais née, où j’avais grandi, où je voulais devenir une femme libre et indépendante. J’avais compris que j’étais indéfectiblement porteuse de deux cultures.

                Et elle confie dans son récit :   « Ce voyage a été une découverte sur le plan culturel et spirituel : j’avais grandi au milieu des cloches d’églises et des kipas et, là, je me réveillais à l’appel de la prière qui me transportait dans un autre monde. Ce fut un grand bouleversement intérieur »

Plus loin, elle dit encore : « La France est le berceau dans lequel je puise tendresse et liberté ; l’Algérie est ma force, ma colonne vertébrale. L’une ne va pas sans l’autre, je fais partie de ces deux nations et j’ai besoin de l’une et de l’autre pour m’épanouir. »

Elle regagnera la France, ravie de ne pas avoir plu aux prétendants auxquels sa mère aurait voulu la marier, ravie de retrouver son jean et ses baskets après les robes  traditionnelles portées au village. Sauvée encore une fois, en quelque sorte !

La mort de mon père a précipité mon entrée dans le monde du travail. On m’avait orienté sur un CAP de couture, catégorie soutien-gorge et corset. J’ai raté mon CAP. Désespérée, mon professeur a quand même réussi à me faire admettre dans une usine de maillots de bains. J’y ai passé une matinée. On m’avait donné à faire un soutien-gorge  pour un maillot de bains de taille 36. J’ai tellement tiré sur le morceau de tissu stretch que j’ai rendu un soutien-gorge de taille 46 !

J’ai exercé divers petits boulots. Par ailleurs, j’avais pris l’habitude d’aider mon père, qui, en plus de s’occuper des chevaux à la ferme, avait développé un petit commerce d’herbes de Provence et d’épices sur le marché de Bagatelle. Au marché, je discutais avec les gens, je m’extériorisais. J’ai poursuivi cette activité auprès de ma mère qui avait pris la relève après la mort de mon père. Et c’est en tant que marchande des quatre saisons que j’ai  commencé à faire des rencontres, à tisser des liens d’amitié qui allaient être déterminant pour mon avenir.

C’est comme cela que j’ai connu Stéphane Audran qui était une de mes clientes. C’est elle qui m’a apporté savoir être, savoir-faire et savoir vivre ! Je lui dois une bonne part de ce que je suis aujourd’hui !

C’est une autre de ces personnes rencontrées sur le marché de Bagatelle qui m’a propulsée chez  Dior. On cherchait un manutentionnaire au rayon « Arts de la table ». Bien entendu, on attendait un homme. Quand je suis arrivée à l’angle de l’avenue Montaigne et de la rue François Ier, devant la prestigieuse Maison, je n’ai pas pu en franchir le seuil.  J’ai fait trois fois le tour du pâté de maisons avant d’entrer et, de peur de salir le sol de marbre,  je me suis mise à marcher sur la pointe des pieds !  Mais j’ai su affirmer que je travaillais comme un homme ! Devant mon insistance, on m’a prise à l’essai. Et j’ai séduit mes collègues masculins du service de manutention en leur préparant le café le matin ! Non seulement je m‘appliquais, mais en plus je rangeais et bichonnais la porcelaine. Ils ont trouvé que j’introduisais un peu de douceur dans la fonction.  Trois mois plus tard, je signais un contrat à durée indéterminée. Un bonheur ! J’aurais volontiers passé mes nuits dans cette maison !   Du rayon « Arts de la table », je suis passée au secteur « Prêt-à-porter femme ». Je suis restée douze ans auprès d’une femme qui travaillait dans ce secteur et que j’avais connue également sur le marché de Neuilly. Elle m’a amenée à ne plus baisser les yeux devant mes interlocuteurs, à accepter l’idée que le travail n’était nullement un état de soumission.

J’ai découvert que la vente était en moi telle un don inné qui ne demandait qu’à s’exprimer. Puis est venu le moment de quitter la Maison mère, avenue Montaigne pour rejoindre un corner dans un grand magasin. En l’occurrence le « Bon marché ».

Pendant ce temps,  à Neuilly, Yvonne, une autre  rencontre faite aussi sur le marché de Neuilly, offrait à Faroudja Amazit écoute et encouragements : « Plus âgée que moi, elle aurait pu être ma mère, écrit celle-ci […] Je lui ai fait part de toute la colère que je nourrissais à l’égard du monde entier, du haut de mes vingt ans. […] [Elle] m’apprit à aimer mon identité et mes racines, flatta ma beauté et me supplia de ne rien renier de mon histoire. Il fallait, disait-elle, que je trouve ma place dans ma culture et que j’accepte pleinement mon identité. C’était, selon elle, la seule façon de me construire. Elle était la première femme à me dire que j’étais belle… »

En bref, la marchande des quatre saisons du marché de Neuilly, se mue peu à peu en la femme qu’est aujourd’hui Faroudja Amazit : « J’ai également appris à prendre soin de moi, écrit-elle. Je sortais d’un milieu fruste dans lequel nous n’avions ni les moyens, ni le temps, ni le réflexe de soigner notre apparence. Les codes du raffinement m’étaient totalement étrangers ; Je devais trouver le bon équilibre entre l’élégance et la discrétion. Ce fut un nouveau chantier auquel je m’attelais avec l’aide des directrices de boutiques […] Enfin, j’appris aussi à soigner mon langage, à acquérir les mots justes… »

               

  «  LE  TEMPS DU PARTAGE »

 

C.D. – Mais vous écrivez, dans « Les larmes invisibles » que cette réussite professionnelle n’a pas comblé le besoin de dépassement de vous-même qui vous habitait ?

F.A. – C’est vrai. Je me suis investie dans SOS village, une association qui s’occupe d’orphelins. Elle a  été créée par un Français, lequel n’a jamais quitté l’Algérie. Et je suis très honorée d’être devenue, cette année, l’ambassadrice officieuse pour l’Algérie de la branche française de SOS International.  Je me suis mise également à organiser  des voyages en Algérie pour les pieds-noirs qui désirent remonter le temps. Je m’y investis totalement de manière bénévole avec l’espoir de changer le regard que la France porte sur l’Algérie.

Il y a deux ans, une association citoyenne de la ville de Lille m’a invitée à présenter mon livre  à une communauté de femmes dont beaucoup portaient le voile et étaient illettrées. Elles étaient quatre à être venues m’écouter  alors qu’elles devaient être plus nombreuses. Mais des maris s’étaient opposés au souhait  de leur femme. J’ai commencé à leur parler de moi. L’association leur a offert mon livre en leur demandant d’apprendre à lire et à écrire. Ce qu’elles ont fait.

Il y a un an, j’étais à nouveau invitée par la même association pour m’adresser à cette même communauté de femmes. Mais, cette fois, elles étaient quarante ! Toutes voilées. Elles ont tenu à me lire des passages de mon livre. Elles m’ont dit : « Revenez ! On ne sait pas dire… »  Dire leur peur du regard de l’autre, leur peur de ne pas être comprises.  Mais qui les écoute ? Qui s’adresse à elles avec leurs mots ? Qui leur fait découvrir qu’elles doivent aussi parler entre elles, s’intéresser  aux autres ?

Je suis revenue. Je ne détiens pas la vérité, encore moins leur vérité. Je ne me permettrais pas d’émettre un jugement sur leur façon de vivre. Mais je  me raconte, je leur dis que j’ai mis vingt ans pour me construire, parce que, pour y parvenir, il m‘a d’abord fallu casser les schémas acquis. Ce qui est très difficile. Je leur dis qu’il faut retrouver l’estime de soi qui a été refoulée au plus profond d’elles-mêmes. Je sais leur dire tout cela avec leurs mots.  Alors, elles m’entendent, elles m’écoutent. Alors, elles osent se raconter. Et je  les écoute.  Un travail extraordinaire s’accomplit à travers ces échanges ! Aujourd’hui, trois d’entre elles ne portent plus le voile, ce que je ne leur ai jamais demandé !

J’agis dans le même esprit à Rouen. Et toujours avec beaucoup de tendresse pour ces femmes.

J’ai compris qu’il m’incombait de témoigner de mon expérience de ma double culture, de mon cheminement. Et de celui d’autres femmes à ma ressemblance qui ont, elles aussi, réussi à trouver leur équilibre dans une double appartenance culturelle assumée.  C’est là, le thème de mon deuxième ouvrage composé de sept portraits de Belles et Rebelles, ce qu’elles sont, et qui s’est imposé à moi comme titre de l’ensemble : « Belles et Rebelles** ».  Je les ai interviewées puis j’ai imaginé ce qu’aurait pu être leur vie si elles étaient restées sur une seule rive de la Méditerranée, celle de leurs origines familiales. Le photographe Jean-Philippe Somme a fait d’elles des portraits qui mettent en valeur leur beauté et leur  vitalité, leur énergie. Elles se nomment Fadela Amara, Soumia Belaidi Malinbaum, Malika Boulahis,  Djura, Fadela Hebbadj, Djima Kettane, Rayhana. Elles se sont réalisées  dans le monde de la politique, de l’art, de l’entreprise, de la communication.

S’il est un témoignage sur l’enfance blessée et l’innocence bafouée, mon récit « Les larmes invisibles » est aussi un hommage à la laïcité, au respect des différences que mon père m’a transmis et que je transmets à mon tour à mon fils Djibril, car chaque culte est un chemin de vie pour se trouver et se retrouver. Il rejoint  de ce point de vue  le message de mes « Belles et Rebelles ».

Une adhérente de Femmes 3000 - Vous parlez de construire après avoir cassé ou été cassée… Avez-vous eu recours à une aide psychologique pour cela ?  A une forme de psychothérapie ?

F.A - J’ai beaucoup hésité à me lancer. Finalement, j’ai eu peur pour la petite fille qui demeure en moi. Cette petite fille a longtemps attendu  que quelqu’un la prenne  par la main. En vain. Maintenant, c’est elle qui me prend par la main. Je ne veux pas l’abandonner…

Et cette petite fille semble tirer Faloudja Amazit  en avant, à la conquête de nouveaux espaces à défricher. Ainsi la petite fille lui souffle qu’elle est une conteuse, que c’est là, un don inné et qu’elle devrait cultiver ce don à travers l’écriture, laquelle s’apprend, est un travail.  Or Faloudja Amazit aime le travail, tout particulièrement  le beau travail. Et il semble qu’elle ait encore beaucoup de choses à nous dire !

Monique RAIKOVIC


[1] * « Les Larmes invisibles » -D’Alger à Neuilly. De Faroudja Amazit. Editions  Le Manuscrit ; collection Essais et Documents. 13,90 €

** « Belles et Rebelles » - les deux rives. De Faroudja Amazit , photos de Jean-Philippe Somme. Editions Bruno Leprince. 21€

 

Commentaires

ce témoignage me bouleverse,.. j'en ai la chair de poule... par la beauté de cette âme, habitée de cette force intérieure qui a su protéger un désir de vivre, niché au plus profond de son être..
je suis aussi émue par sa détermination, si douce à la fois, à témoigner que la liberté est en nous, souveraine...
merci Monique de nous faire partager de telles rencontres, sources d'espérances que la vie est belle et qu'elle mérite notre respect et tout notre amour. Que notre façon de faire du business puise son inspiration dans la joie d'être.

Écrit par : Catherine | 23/07/2013

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