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11/05/2014

Portrait de Brigitte Kieffer, femme de science

Brigitte KIEFFER.jpgBrigitte Kieffer, neurobiologiste, est directrice scientifique du Centre de recherche de l'Institut Douglas, à Montréal, professeure à l’université de Strasbourg et directeur d’une équipe à l'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire, à Illkirch.

Ci-dessous son portait, par Isabelle Bourdial (email)

Si vous vous êtes récemment rendue à Paris-Charles de Gaulle ou à Orly, vous avez peut-être croisé son regard. Sa silhouette altière, son visage grave et serein qu'encadrent de longues mèches poivre et sel auront immanquablement retenu votre attention. Son portrait, exposé en grand dans les aéroports parisiens, prend place dans une exposition consacrée aux cinq lauréates du prix L'Oréal-UNESCO pour les Femmes et la Science. Brigitte Kieffer vient en effet de recevoir cette récompense prestigieuse qui distingue chaque année cinq femmes scientifiques, une par continent. L'édition 2014 met ainsi à l'honneur une grande neurobiologiste française, à l'origine d'une découverte qui a révolutionné la recherche sur les mécanismes de la douleur et des addictions. Cette chercheuse d'exception revient volontiers sur son parcours, et répond sans détour à nos questions. Enfant, éprouvait-elle de l'attirance pour les matières scientifiques? Elle se reconnaît une inclination naturelle pour les sciences, mais évite de parler de vocation et avoue en toute simplicité qu'elle n'avait aucune idée de ce qu'était un chercheur.


« J'étais bonne élève alors j'ai passé un bac C, comme c'était l'usage à l'époque. Quand je suis entrée à l'université, j'avais jusqu'alors fait très peu de biologie. J'ai eu envie de ratisser plus large que les maths et la physique-chimie. La génétique, les sciences de la vie m'ont bien plu. »

Elle s'intéresse en particulier à la transcription et à l'expression du code génétique, partage son temps entre la chimie organique et la biologie moléculaire. Mais c'est seulement à 24 ans, sa thèse en poche, qu'elle décide de se consacrer à la recherche. Dix ans plus tard, en 1992, elle fait une découverte majeure, celle que tout chercheur rêve d'accomplir une fois dans sa vie.

« Je venais d'être nommée maître de conférence à Strasbourg. Libre de choisir mon thème de recherche, j'ai opté pour les récepteurs des opioïdes. J'ai monté une petite équipe de trois personnes, avec une autre chercheuse, Claire Gavériaux-Ruff, et une thésarde, Katia Befort. Le reste est allé très vite. En deux ans, nous sommes parvenues à isoler et à cloner le premier des trois gènes codant pour ces récepteurs».

Ce que Brigitte Kieffer ne dit pas, c'est que depuis une quinzaine d'années, les plus grands laboratoires du monde entier tentaient en vain de parvenir à comprendre comment les opiacés comme la morphine activent ces fameux récepteurs des opioïdes dans le cerveau. La compétition était rude.

« Des rumeurs incessantes faisaient état de la réussite de tel ou tel laboratoire. Si nous y avions prêté l'oreille, nous aurions pu abandonner. »

Mais pharmacologistes d'un côté, généticiens de l'autre, tous échouaient à cloner ce gène. Pour réussir, il fallait à la fois une expertise en chimie - qu'elle avait acquise lors de sa thèse- , et une expertise en biologie moléculaire - qu'elle avait, cette fois, par son post-doctorat.

« Avec cette double compétence, nous y sommes arrivées les premières. Nous avons compris quelle molécule est responsable des effets multiples de la morphine en isolant le premier gène codant pour les récepteurs aux opiacés. Il était là, nous l'avions dans nos mains! Une découverte pareille, c'est trop beau », s'exclame-t-elle en riant.

Leurs travaux ouvrent alors la voie à un nouveau champ de recherche. L'équipe s'étoffe, jusqu'à compter une trentaine de personnes. La neurobiologiste alsacienne poursuit ses recherches sur le rôle des récepteurs, sur la manière d'inactiver leurs gènes in vivo, sur la contribution de chacun d'eux dans le fonctionnement du cerveau et du système nerveux, sur leur implication dans l'addiction aux drogues, dans les troubles de l'humeur... Des dizaines  de laboratoires de toute nationalité vont leur emboîter le pas et exploiter ce résultat. Pour quelles applications?

« Entre la découverte d'une molécule et la mise au point d'un médicament, il s'écoule généralement une vingtaine d'année. Et bien nous y sommes. Des médicaments potentiels pour traiter la dépression et la douleur chronique font actuellement l'objet d'essais cliniques. Grâce à notre découverte, une nouvelle génération de médicaments va bientôt être disponible sur le marché », précise Brigitte Kieffer.

En janvier dernier elle a pris la direction scientifique du Centre de recherche de l'Institut Douglas, à l'université McGill, au Canada. Détachée de l'Inserm pour une mission de 4 ans, elle reste cependant professeur à l’université de Strasbourg et directeur d’une équipe à l'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC, à Illkirch près de Strasbourg), où elle travaille toujours avec Claire, sa collègue des premiers jours.

«  Les recherches portant sur la douleur restent à Strasbourg. Ici, à Montréal, je mène un projet concernant la toxicologie et la psychiatrie. Je travaille sur de nouvelles cibles qui conduiront à la mise au point de médicaments pour d'autres maladies mentales. Je voulais depuis longtemps travailler dans un environnement tourné vers les neurosciences. C'est aujourd'hui chose faite», dit-elle. Lorsqu'on est une chercheuse comblée, qu'apporte de plus le prix L'Oréal-UNESCO ?

« La reconnaissance de toute une carrière, de toute une vie d'études, répond-elle sans hésiter. C'est un prix international de très haut niveau. Et si sa notoriété peut encourager de jeunes femmes à s'engager dans la recherche scientifique, je veux bien être un porte-drapeau! »

Car force est de constater que le milieu de la recherche peine à se féminiser. Selon un rapport mené pour la Fondation L'Oréal, moins d'un chercheur sur trois dans le monde est une chercheuse. En France, ce chiffre tombe à 26%... Une lycéenne a trois fois moins de chances qu'un lycéen de décrocher un doctorat en science au terme de ses études. Certes, les jeunes, dans leur ensemble, sont de moins en moins attirés par une carrière scientifique où l'administratif, la recherche de fonds, la compétition prennent une place croissante. L'image idéaliste du chercheur a du plomb dans l'aile. A cette baisse de motivation s'ajoute, pour les jeunes femmes, un manque de confiance en soi renforcé par des stétéotypes tels que les filles ne sont pas bonnes en science. « Il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé », disait Einstein. Pour faire bouger les choses, il est donc essentiel de saluer des réussites comme celle de Brigitte Kieffer, de placer dans la lumière toujours plus de figures auxquelles s'identifier. Le modèle de Marie Curie, aussi admirable soit-il, commence un peu à dater.

« Je ne suis pas une militante de la cause. Mais lorsqu'on me demande d'intervenir, je le fais volontiers. Récemment, au Japon, j'ai été interpellée par de nombreuses jeunes filles qui me demandaient des conseils pour mener de front des recherches et avoir une famille. Je les ai encouragées et leur ai rappelé que pour fonder une famille, il faut être deux. Le conjoint doit s'investir aussi! Ce fut sans aucun doute le cas de mon mari. »

Ensemble ils ont élevé leurs deux fils. Des enfants du monde, très ouverts sur toutes les cultures , qui tous deux exercent, à l'image de leurs parents, des métiers de passion.

Isabelle BOURDIAL

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